Découverte-mag n°14

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La beauté d’Hélène, épisode 4 – Fin

Belle jeune femme triste ou préoccupée

La beauté d’Hélène, se termine aujourd’hui avec le  4e épisode. Dans cette nouvelle très réussie, Romain Goldron évoque comment un portrait pourtant sublimement exécuté, mais révélant des traits de caractère subtiles, peut être la cause d’un divorce. On peut ainsi  être séduit par la beauté d’un visage, d’un magnifique jeune corps ; bref, par la grâce d’une beauté humaine à qui Mère Nature n’a effectivement rien refusé  et en rester à cette impression-là. Creuser cette impression est le défi que le  pianiste de talent de cette nouvelle a osé relever… excellente lecture !  La rédaction  

Retrouvez l’épisode 3 si vous l’avez manqué :


Je prévoyais votre réaction, mon ami. C’est moi qui ai insisté auprès d’Hélène pour qu’elle assiste à ce spectacle de cirque. Je tenais à lui éviter une scène pénible. Elle est très fière de son portrait, elle le trouve très beau, elle eût été attristée par votre comportement. Reposez-vous, reprenez-vous, vous êtes assez habile pour trouver tout à l’heure les compliments qu’il faudra. Ne lui faites pas de peine. Au demeurant, je suis entièrement d’accord avec vous, K. est un gredin. Il y a des choses qu’on ne dit pas… 

Surtout qu’elles ne sont pas ! ajoutai-je sombrement. 

Mon vieil ami garda le silence. Je me levai, le remerciai d’un regard et gagnai ma chambre. Bien entendu, il me fut impossible de fermer l’œil. Mais, un cachet aidant, je retrouvai le contrôle de moi-même. 

Quand la joyeuse bande rentra et envahit la demeure de ses rires et de ses cris, quand je pus serrer « mon » Hélène dans mes bras, couvrir son visage de baisers, nul ne se douta de la scène qui avait eu lieu au salon et de l’état dans lequel je m’étais trouvé peu avant. Tout se passa fort bien devant le portrait, je fus un excellent comédien. 

Tout de suite après le dîner, j’entraînai Hélène dans notre chambre. Dans ses bras, j’oubliai le portrait, K., et je passai une merveilleuse et folle nuit. 

Hélas, la dernière nuit merveilleuse. Dès le lendemain, le poison distillé par le pinceau de K. dans le portrait d’Hélène commença en moi son œuvre destructrice. 

Je me glissai en cachette dans le salon, quand je savais que personne ne s’y trouvait, attiré comme par une volonté secrète, et je contemplais longuement ce visage en songeant au sourire méphistophélique de K. « Il faut oser, il faut toujours tout dire, sans ménagement pour personne. » Ses paroles me revenaient à l’esprit. « Certes, me disais-je, il ne m’a pas ménagé ! » Mais pourquoi ? Que signifiait cette cruelle mise en garde ? 

Point d'interrogation rouge néon
© simone Secci

Une ou deux fois, mon vieil ami, qui se doutait de ce qui se passait en moi, me surprit dans ce tête à tête avec le portrait. 

Vous ne devriez pas, me disait-il. 

C’était plus fort que moi. Je me mis à observer Hélène. Et peu à peu je la vis telle qu’elle était. Un masque trompeur me l’avait cachée. J’appris à voir sous la beauté du visage, sous la grâce des gestes et des attitudes, une seconde Hélène ; et celle-ci était vulgaire, puérile, niaise. 

L’œil lucide de K., à qui rien n’échappait, n’avait pas mis long à s’en apercevoir. Il s’était plu, cruellement, à faire apparaître sous la délicieuse régularité des traits, la façon un peu futile et sans âme de sourire. Il avait respecté le dessin parfait de la bouche, mais avait souligné subtilement la sensualité un peu grossière de la lèvre inférieure ; le regard semblait angélique, mais il ne pouvait échapper à un observateur un peu attentif que cet angélisme était fait de vide, et même d’un peu de bêtise. Je ne pouvais m’empêcher d’admirer l’habileté diabolique avec laquelle K. était parvenu à respecter les traits extérieurs de ce visage charmant sans en atténuer la séduction, tout en en faisant ressortir le manque de sensibilité vraie, de vie intérieure. Ah ! certes, c’était un chef-d’œuvre, un chef-d’œuvre empoisonné ! 

Plusieurs silhouettes de la même femme floues sur fond rouge

La confirmation atroce, cruelle, du vide intérieur d’Hélène, je ne l’eus bien entendu pas en un jour, ni même en un mois. Je résistai longtemps ; je mis du temps à l’admettre. Nous avions repris nos voyages à travers le monde, d’une salle de concert à une autre salle de concert et d’hôtel en hôtel. Il y eut des périodes où ma révolte du premier jour reprenait le dessus, où je maudissais K., où il m’apparaissait comme un charlatan, un mystificateur, un adepte de je ne sais quelle infernale magie noire.

Il m’arriva de lui écrire des lettres horribles, dans lesquelles je le couvrais des pires injures. Il ne me répondit jamais. 

J’avais laissé, malgré la protestation d’Hélène, le portrait chez nos amis bâlois. Vivant tantôt en Europe, tantôt en Amérique, nous n’avions pas de domicile fixe, c’était un prétexte valable : toujours en route, nous pouvions nous le faire voler. Cet argument convainquit Hélène. Mais qu’il fût à Bâle, ou qu’il nous fût volé ne changeait plus rien désormais. Quand la vérité vous a été révélée, rien ne peut plus vous la dissimuler. Elle creuse son chemin en vous, inexorablement, jour après jour. 

mains de pianiste en noir et blanc

Je ne ferai pas ici le récit de la lente et douloureuse détérioration de mes liens conjugaux. Il y faudrait un talent de romancier que je ne possède pas. Je suis pianiste.  

Et il me serait trop pénible de retracer, étape après étape, la découverte progressive de la médiocrité d’Hélène, des vains efforts que je fis pour tenter d’y remédier en développant en elle le sens du beau et des valeurs authentiques. Le lucide K. n’avait rien exagéré. A tous les Prado du monde, Hélène préférera sans doute jusqu’à sa mort les pacotilles des bazars. 

Qu’importe, me rétorquera-t-on, qu’une femme que l’on aime confonde Velasquez avec le premier barbouilleur venu, et Beethoven avec n’importe quel fabricant de romances ! J’en conviens. Mais le mal était plus grave. S’il ne s’était agi que de Goya, de Mozart ou de K., qu’Hélène n’admirait avec passion que lorsqu’on les admirait autour d’elle, passe encore : mais sa sensibilité à l’égard du monde des sentiments, des émotions et des instincts n’était pas moins atrophiée. 

L’entente profonde entre les êtres ne repose-t-elle pas justement sur cette faculté de réagir avec une communion parfaite et instantanée aux événements et aux rencontres de l’existence, et de n’avoir besoin que d’un regard, d’une inflexion de la voix, d’une pression de la main ou du bras, de moins encore, d’échanges presque invisibles, une lueur qui s’allume dans l’œil, une façon de se taire, pour se communiquer son plaisir, sa réprobation ou son indignation, et de constater avec bonheur que l’on est une fois encore d’accord ? La solitude n’est-elle pas la pire des souffrances ? Le bonheur de l’artiste est de sentir les inflexions les plus subtiles de son jeu comprises par le public, comme celui du créateur de voir sa pensée intimement pénétrée par l’interprète. Voyez-vous ce que cela représente pour un artiste : communier avec la masse anonyme de son public, mais en être incapable avec la femme qui partage sa vie ? 

Là était mon drame, et K. l’avait perçu avant moi. J’avais été séduit par la beauté d’un visage, la grâce d’un être à qui la nature n’avait rien refusé de ce qui plaît. J’en étais resté à cette impression, je n’avais pas osé la creuser, tout comme je n’avais pas osé jouer à mes auditeurs bâlois Beethoven tel que je le sentais au fond de moi-même. 

Après deux ans de mésentente croissante et à la grande stupéfaction de nos amis, je me séparai d’Hélène. Je lui ai laissé son portrait. Elle n’a pas deviné qu’elle lui devait la rupture de son mariage. Seul, à part K., bien entendu, mon vieil ami bâlois a compris.

Un homme et une femme se disputent dans leur salon

Je n’ai pas revu K. avant sa mort, survenue peu après mon divorce. Mais il a vécu assez longtemps pour entendre sur disque ma nouvelle interprétation de la sonate de Beethoven qui lui avait déplu lors du fameux récital bâlois. J’avais prié mon éditeur de le lui faire parvenir. Il m’a fait signe à sa façon, en m’envoyant, sans un mot, une série de croquis de moi qu’il avait fait à mon insu, pendant un récital.

Mes amis estiment qu’ils ne sont pas ressemblants. C’est vrai, ils ne le sont pas encore ! 

Fin

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