Découverte-mag n°14

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La Duchesse

Train à vapeur en gare sans vapeur
©Aleks Marinkovic

Vous chère amie lectrice, cher ami lecteur, avez beaucoup aimé la dernière nouvelle de Romain Goldron qui s’intitulait La beauté d’Hélène

et son dénouement surprenant.

Entre temps, une autre nouvelle – celle du comte de Grandvaux –, Oh Magali ,

fait aussi le bonheur et le plaisir de dizaines de milliers de nos lecteurs. Comme nous attendons sagement son 2e épisode, et que nous ne voulons pas vous faire patienter, voici une autre nouvelle du pianiste de talent et écrivain d’une culture exceptionnelle qu’est Romain Goldron. Il aborde ici un thème qui vous fera voyager…Et comme d’habitude, c’est nous, à la production qui avons choisi les images pour rendre cette magnifique nouvelle encore plus attrayante.  La rédaction

Voilà la Duchesse, disaient les porteurs assis sur les marches du hall, va falloir se rendre sur les quais, le direct ne va pas tarder.

Ce n’était que tard dans la soirée, peu avant onze heures, qu’elle apparaissait. D’où venait-elle ? Et vers quel misérable logis portait-elle ses pas après le départ du dernier direct, celui de minuit dix ?

On ne savait d’elle que peu de choses. Veuve depuis de longues années, elle gagnait sa vie, plutôt maigrement, en faisant des ménages et d’humbles travaux de nettoyages dans les bureaux, après la fermeture. A l’heure où les comptables et les dactylos recouvraient leur liberté, elle nouait son foulard usé autour de ses cheveux gris. Tandis que le jour déclinant répandait sur la ville à la fois sa fraîcheur et sa plus douce lumière, elle frottait les parquets, vidait les corbeilles à papier, maniait balais et décrottoir.

La duchesse de Romain Goldron
La duchesse

Hiver comme été, le même insolite petit chapeau, sorte de nid minuscule d’où émergeait un extravagant oiseau, vacillait au sommet de son crâne. Un chapeau qu’on lui avait sans doute abandonné, après usage, dans l’une ou l’autre des maisons de la haute bourgeoisie où elle se rendait, les jours de réception, pour renforcer le personnel de la cuisine. Un de ces chapeaux qui s’écartent si résolument de la norme qu’une fois leur brève carrière achevée, ils sont voués à disparaître ou à faire sourire. Celui-ci eût mieux fait de disparaître : sa vogue n’avait jamais dû excéder l’espace strict d’une saison. C’est ce nid absurde dont aucun oiseau n’aurait voulu comme abri pour ses œufs et que la veuve portait un peu de biais, sur le haut de l’occiput, qui lui avait valu de la part des employés de la gare le surnom de « Duchesse ».

La Duchesse est là, constataient les hommes du quai, quand les plumes fatiguées du nid apparaissaient en tremblant un peu au haut des escaliers, le train peut venir. En effet, quelques instants plus tard un long sifflement retentissait dans les lointains.

et bientôt l’express Hambourg-Bâle-Milan-Rome-Reggio de Calabre ébranlait les bâtiments de la gare et s’arrêtait dans un monstrueux concert de grincements de roues, de vapeur furieusement comprimée, de freins serrés et relâchés, de portières bruyamment claquées, de cris, d’appels et de sifflets.

Train à vapeur en gare
©Alexander Zvir

Si en gravissant les marches qui menaient au perron, la Duchesse avait semblé lasse et un peu voûtée, l’arrivée du convoi la métamorphosait. Elle redressait fièrement le buste, avançait à petits pas, dodelinant légèrement de la tête où trônait le chapeau-nid fatigué et démodé depuis des années, mais qu’on sentait l’objet de soins attentifs et toujours émerveillés de la part de sa propriétaire. Elle restait non moins fidèle à un réticule qu’on devinait avoir été jadis d’un beau noir laqué, et qu’elle continuait peut-être à voir tel, mais qui n’offrait plus à la vue d’autrui qu’une surface lépreuse, craquelée, d’une indéfinissable teinte grisâtre.

Tant que l’express demeurait à quai, la Duchesse parais­sait comme transfigurée. Elle se mêlait aux voyageurs, vivait la joie de ceux qui revenaient, participait à la douleur et aux déchirements de ceux qui quittaient les leurs, partageait la fièvre et l’excitation de ceux qui partaient pour un long voyage et à l’aube s’éveilleraient à Florence ou à Venise, ou à Gênes. Elle ne se lassait pas d’observer attentivement ces élus qui passaient la nuit en chemin de fer, dans les couchettes des wagons-lits ou les fauteuils des premières, et qui profitaient d’un arrêt important pour mettre le nez à la fenêtre, respirer l’air d’une ville inconnue, fumer une cigarette, grignoter un sandwich ou un fruit acheté à l’un de ces comptoirs roulants qu’un homme à casquette blanche et à la voix sonore poussait le long du train.

Personnes intéressées par le train vapeur
©Jason Briscoe

Parfois des familles entières d’émigrants descendaient, le visage soucieux. Ils portaient des enfants à moitié endormis, ou qui geignaient, et traînaient après eux d’étranges baluchons de toiles, des malles qui avaient perdu leur serrure et que d’énormes ficelles maintenaient à peu près fermées.

Plaque du train Orient-express-paris-istanbul

L’œil brillant, la Duchesse surveillait les fenêtres des wagons-lits d’où ne filtrait généralement aucune lumière.

Parfois, pourtant, une main écartait les rideaux ; l’espace de quelques secondes, on apercevait à la clarté des seules lampes du quai, un visage étranger, un teint basané et un regard étonné, ou las, rendu d’autant plus fascinant qu’il émergeait brusquement du sommeil ou du songe, regard embrumé qui jetait un coup d’œil lointain sur les choses et les gens avant de sombrer à nouveau dans la nuit intérieure. Le rideau retombait, effaçant pour toujours la destinée de cet être dont la Duchesse, avec une sorte de curiosité dévo­rante, avait cherché à deviner le secret dans le bref éclair d’un regard, ou dans la pâleur d’un visage défait par une nuit de chemin de fer.

Trop vite, l’agitation du quai se calmait, les portières se refermaient, le train poursuivait sa route vers l’inconnu, avec son fragment d’humanité, son chargement de passions, de rêves et d’illusions.

train-lointain-roland-losslein

Restés seuls sur le quai, quelques parents et amis agitaient des mouchoirs. Le dernier wagon englouti dans l’ombre, le feu rouge effacé par la nuit, ils s’en retournaient hâtivement chez eux. Alors la Duchesse, soudain seule, toute son exci­tation tombée, sentait monter en elle un affreux dégoût, une sorte de nausée devant le vide de son existence. Jamais elle n’avait quitté son pays. A peine si elle avait franchi trois ou quatre fois les limites de la ville. Encore fallait-il remon­ter haut dans ses souvenirs pour trouver trace non pas d’un voyage mais de ce qu’on pouvait tout au plus appeler une excursion. Tant de gens, chaque matin, chaque soir, bou­claient leurs valises et partaient, traversaient des frontières, se rendaient dans des villes inconnues où tout est à décou­vrir, où l’on vit autrement, avec d’autres habitudes, dans des paysages nouveaux ! Mais elle, elle était condamnée à mourir médiocrement là même où elle était non moins médiocrement née, sans avoir une seule fois éprouvé la fièvre d’un vrai départ. Elle enviait jusqu’à ces parents et ces amis auxquels elle se mêlait chaque nuit et qui, sans partir eux-mêmes, possédaient un être cher qu’ils pouvaient accompagner en pensée au long de leur itinéraire ; eux, du moins, recevaient des messages, des récits, des cartes posta­les illustrées.

cartes-postales

Cela même lui était refusé. Alors, de décou­ragement, les plumes usées du chapeau-nid s’inclinaient très bas, et plus tassée que jamais, la silhouette de la Duchesse s’enfonçait dans le couloir sombre du passage sous-voies. On la voyait ressurgir essoufflée, hésitante, sur le quai un et finalement pousser la porte de la salle d’attente des troisièmes.

à suivre

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