Une fois encore, vous avez été très nombreux à vous laisser emporter par le récit lumineux du professeur André Mermoud, extrait de son ouvrage N’abandonne jamais, qu’il s’apprête à achever (https://www.decouverte-mag.com/shabituer-ou-sadapter/ ). Il est vrai qu’entre-temps, les deux premiers épisodes consacrés au nouveau record mondial de médecine des yeux ont naturellement captivé l’attention, reléguant quelque peu le récit du Mas Sant au second plan — alors même qu’il éclaire, lui aussi, avec une intensité singulière. Avec ce nouvel épisode, le professeur au grand cœur nous entraîne dans l’intimité d’une décision essentielle : non pas vendre, mais offrir un sens plus vaste à ce qui lui a été confié. Entre doutes, signes et élans intérieurs, ce texte ouvre un espace rare — celui où l’attachement matériel s’efface au profit d’une vocation. Une réflexion profonde, incarnée, dont l’écho dépasse largement le cadre d’un lieu. Et parce que ce lieu est désormais appelé à être partagé, Découverte-mag aura bientôt le privilège de vous proposer un grand concours doté d’un prix exceptionnel : un week-end prolongé au Mas Sant, en présence du professeur André Mermoud lui-même, pour vivre de l’intérieur cette expérience unique, entre nature, transmission et engagement. Un récit à savourer… avant, peut-être, de le vivre. La Rédaction
[…]. Alors, dans le calme de mes nuits, une question revenait : faut-il vraiment vendre ce que l’on aime ? Je me disais : je suis seul, mais je ne suis pas abandonné. Le vent glissait entre les oliviers, et chaque feuille semblait me murmurer : attends, attends. Je regardais Mas Sant, cette terre que je soigne, que je porte comme un enfant. Et pourtant, l’idée de m’en séparer me hantait.Les chiffres sont lourds. Les charges s’accumulent. Les offres sont là. Mais mon cœur ne vibre pas. Un homme est venu, un agent, un messager du monde matériel. Il a regardé, évalué, estimé. Mais il n’a pas vu. Il n’a pas senti. Il est reparti sans la moindre émotion. Et il s’est retiré, comme si une main invisible l’en avait doucement détourné.
Alors j’ai fermé les yeux. Et j’ai demandé : Est-ce un échec, ou est-ce un appel ?
Dans le silence, une réponse s’est imposée, claire et douce : Ce lieu ne t’appartient pas. Il t’a été confié. Tu ne dois pas le vendre. Tu dois le consacrer. Ce n’est pas un bien. C’est une mission. Et comme pour sceller cette décision, la synchronicité s’invita une nouvelle fois. Le jour même où je choisis de garder Mas Sant, mon notaire m’appela : « Concernant la vente de votre maison à Lausanne, l’autorité fiscale n’a pas tout prélevé. Une réserve demeure. C’était un montant appréciable, libéré comme par miracle. »
Quelques heures plus tard, le propriétaire des dix hectares attenants — celui des promesses qui avancent et qui reculent, celui des oui qui se changent en non — s’était, une fois encore, dérobé. Sur le moment, j’aurais pu croire que la route se resserrait, que quelque chose se refermait devant moi. Mais non : la route ne se fermait pas, elle se recomposait.
Elle changeait de tracé, comme si une main invisible en redessinait les courbes. Puis j’ai compris : ce n’était pas une porte qui claquait, c’était une autre qui s’entrouvrait — discrète, mais irrésistible. La Providence ne me retirait rien du tout : elle me propulsait ailleurs, plus loin, plus haut. L’argent préparé pour ces terres devenait soudain la clé d’un mieux inattendu, un mieux que je n’aurais même pas osé imaginer.
Au lieu d’étendre mes terres, je pouvais désormais transfigurer Mas Sant de l’intérieur : faire de la vieille grange un véritable moulin à olives, donner aux presses la précision d’un métier d’art, affiner la mise en bouteille, créer un espace de stockage digne d’un domaine d’excellence, et réinventer la production de vinaigre balsamique avec la rigueur d’un maître artisan. Ce que je croyais être une perte devint un passage. Ce que je pensais être un manque devint une force. Et ce que je prenais pour un obstacle se révéla être un redressement du destin, un alignement silencieux mais éclatant.
En vérité, c’était infiniment mieux ainsi. Car Mas Sant n’avait pas besoin de s’étendre : il avait besoin de s’accomplir. Il n’avait pas besoin de plus de terres : il avait besoin d’un cœur plus puissant, d’une infrastructure capable de porter sa mission, d’un souffle nouveau pour devenir ce qu’il devait être.
Et en moi résonna la phrase que ma maman me soufflait souvent :
« Quand on choisit le juste, le juste vient à nous. Quand on renonce au gain pour servir, le gain se transforme en outil de service. »
Aujourd’hui, je comprends ces mots dans toute leur lumière. En acceptant ce signe de la Providence, le dilemme s’est mué en direction. Et cette direction, en engagement.
J’ai donc pris ma décision : je garderai Mas Sant. Non par attachement matériel, mais par fidélité à une intuition profonde. Ce domaine n’était plus à vendre, car désormais — il devait servir. Il sera consacré à la mission de ma Fondation Vision for All. Son huile d’olive deviendra un vecteur de lumière. Et son moulin, ses presses, ses cuves et ses granges réinventées seront les instruments d’un service plus grand que moi.
Je remerciais la Providence. Non pas pour l’argent, ni pour les terres — celles que j’avais déjà, et celles que j’aurais pu ajouter si le vendeur ne s’était pas dérobé une fois encore — mais pour la compréhension silencieuse qui s’imposa en moi : en renonçant à étendre mon domaine, c’était moi qui venais de grandir. J’acceptais enfin le pourquoi. Et dans cette acceptation, quelque chose en moi s’élargissait bien plus sûrement que n’auraient pu le faire dix hectares de plus. La Providence ne me confirmait pas une acquisition : elle me confirmait… une voie !
Mas Sant ne se réduisait pas — il se transformait. Il ne s’étendait pas — il s’élevait. Il ne se vendait pas — il se consacrait.
L’huile d’olive comme messagère de lumière
Aujourd’hui, grâce à la métamorphose du Mas Sant — à son moulin renaissant, à ses presses maîtrisées, à sa mise en bouteille affinée, à son organisation désormais digne des grands domaines — l’huile d’olive rayonne plus loin encore.
Chaque goutte, née des oliveries qui veillent sur ces terres baignées de tramontane et de soleil, porte en elle l’âme catalane : la force tranquille, la patience du secà. En catalan, el secà désigne les terres sèches, les cultures non irriguées, celles qui vivent uniquement de la pluie, du vent et de la patience du ciel., la noblesse des choses simples. Ce n’est pas un produit : c’est une lumière que l’on verse, une bénédiction liquide, un petit miracle de terre et de vent.
Chaque récolte devient une offrande, un rituel presque ancestral, car le modèle que je vous présente ici était déjà en marche avant même que ce récit ne voie le jour. Comme si la Catalogne elle-même — ses collines, ses pierres sèches, ses chemins bordés d’oliviers — avait soufflé sur Mas Sant pour lui donner un cœur plus vaste et une voix plus claire.
J’ai pris la décision de consacrer la vente de cette huile à ma fondation Vision for All. Ce chapitre de ma vie est avant tout une démarche humaine, pas un catalogue de produits. Mais il est évident que nous appliquerons ce même principe à notre cru rouge, si généreux, et bientôt à un vinaigre balsamique d’une qualité rare.
A suivre


