Deux voitures, deux mondes

Prenez une Porsche 911 affûtée comme un avion de chasse, garez-la à côté d’une 2CV rustique prête pour les chemins creux (ou les oliveraies du Mas Sant du professeur André Mermoud !), et vous obtenez la plus comique des allégories automobiles. Entre la furie du chrono et la douceur de vivre, quelle voiture possède encore une âme à l’ère des batteries et du tout-électrique ? Notre éditeur a surpris leur dialogue secret au pied d’un vieux mur de pierres… et la leçon vaut le détour. La Rédaction

Il est des rencontres fortuites que seul le hasard des ruelles pavées sait orchestrer avec une ironie si parfaitement ajustée. Arrêté devant un mur de pierres séculaires — de ces pierres qui ont vu passer la cavalerie, la diligence et les premières pétarades à pétrole —, mon regard s’est posé sur une scène d’un comique savoureux, presque allégorique : une Porsche 911 d’un argent métallique impeccable, sagement rangée à côté d’une Citroën 2CV habillée de bleu et de blanc.

Deux philosophies sur quatre roues. Deux visions de l’existence. D’un côté, le bolide de Stuttgart. Un pur produit de la balistique moderne. L’habitacle ressemble au cockpit d’un avion de chasse : cuir ajusté au millimètre, palettes au volant, cadrans numériques, console centrale hérissée de commandes où chaque bouton promet le domptage de quelques dizaines de chevaux supplémentaires. On y prend place non pas pour voyager, mais pour fendre le paysage, effacer le relief, réduire la distance à un simple calcul d’accélération. C’est l’éloge de la vitesse pure, le triomphe de la technique qui dompte la physique. De l’autre, la noble Deuche.

Sa planche de bord est d’une sobriété exceptionnelle. Mais voyez ce détail magnifique : un volant à trois branches en bois verni, d’une élégance presque sportive, fiché devant un simple compteur gradué sans cuistrerie. Ici, pas d’électronique pour corriger une embardée, pas de climatisation bizone. Une simple capote en toile qu’on enroule à la main pour laisser entrer le ciel, le chant des cigales et la poussière des chemins.

La Porsche demande qu’on la pilote avec la tension d’un chronomètre. La 2CV exige qu’on la conduise avec la patience d’un vigneron. Que nous disent-elles, l’une à côté de l’autre ?

La première est la gardienne de la mémoire. Elle ne cherche à impressionner personne. Elle branle un peu sur ses suspensions, elle s’incline dans les virages comme une marquise saluant la compagnie, mais elle passe. Partout. À son rythme. Elle se moque du chrono parce qu’elle sait bien que le paysage ne prend tout son sens que si l’on prend le temps de le regarder.

La seconde est la fille de notre temps : pressée, impatiente de franchir la ligne d’arrivée avant même d’avoir savouré le départ. Elle incarne cette frénésie contemporaine où l’on confond trop souvent aller vite et aller loin.

Dans l’habitacle de la Porsche, on contemple la vitesse.

 

Derrière le volant de bois de la Deuche, on déguste le temps.

Au fond, l’une nous offre le pouvoir d’effacer les kilomètres ; l’autre nous rend le privilège de vivre le voyage.

La Deuche camionnette d’André Mermoud
La Deuche camionnette d’André Mermoud

Rustique et infatigable, la 2CV camionnette fut longtemps l’alliée fidèle du monde paysan, chargeant cageots, outils et espoirs au fil des chemins creux. Une vraie bête de somme en tôle ondulée. Mon cher André Mermoud en garde d’ailleurs un exemplaire champêtre au Mas Sant dont je vous si souvent parlé, même si, soyons réalistes, ce n’est pas au volant de cette brave Deuche agricole qu’il nous emmènera tailler la route à travers le désert jusqu’au Sénégal !

Et sous le soleil de midi, calées contre ce vieux mur de pierre, il m’a semblé surprendre le léger grincement de la 2CV répondant au silence hautain de sa voisine, la Porsche : « « Courez toujours, ma belle Porsche ! Même si l’on finira par me brancher sur du 220 volts, vos puces électroniques tomberont en panne bien avant mes suspensions, et c’est encore moi qui viendrai vous remorquer ! »

On murmure en effet dans les salons bien informés que le grand constructeur aux chevrons envisagerait de lui offrir une seconde jeunesse sous la forme d’un moteur électrique silencieux. Amusante ironie des temps modernes ! On voudrait figer la nostalgie dans des volts et des batteries, comme si le secret de la Deuche résidait dans sa batterie et non dans son âme dépouillée. Qu’elle pétarade à l’essence ou qu’elle glisse dans le silence d’un kw/h, la leçon restera la même : L’une nous offre le pouvoir d’effacer les kilomètres ; l’autre nous rend le privilège de vivre le voyage.

« On me dira que la maison de Stuttgart a, elle aussi, succédé à la tentation des volts, convertissant ses bolides aux vertus de l’hybride et du tout-électrique. La belle allemande pourrait donc ricaner, se croyant une fois de plus en avance d’un câble ou d’une batterie. C’est mal connaître la malice des choses. Car là, où la Porsche électrique accumule les puces informatiques, les logiciels à mettre à jour et les kilos de batteries pour maintenir son rang dans la course à la puissance, la Deuche, elle, promet d’accueillir la même fée électricité avec la désinvolte simplicité d’une lampe de chevet.

L’une convertit le courant en performance chirurgicale ; l’autre l’adopte comme un simple moyen de continuer à flâner en paix. Même branchées sur la même prise, elles ne partagent pas le même monde : la Porsche cherche encore à vaincre le temps, quand la 2CV se contente de le déguster.

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