Nous avons demandé à nos nombreux contributeurs de nous exposer leur vision de la beauté. Lorsque tous et toutes nous aurons expliqué comment s’exprime la beauté dans leur vie privée ou professionnelle, nous en ferons un grand dossier. Aujourd’hui, nous commençons par la vision de Gina Bocelli qui nous dit que ‘ non, la beauté d’une femme peut aussi être un fardeau. La rédaction
Je contemple souvent ce tableau, légué par Fiammetta, ma grand-maman maternelle, qui portait un si beau prénom et qui lui allait si bien. C’est son portrait, peint avec tendresse et mystère. Dans l’art, la beauté féminine est souvent célébrée comme une source d’inspiration, de lumière et d’harmonie — et ce tableau en est une parfaite illustration. Ma grand-maman est assise dans un champ fleuri, vêtue d’une robe claire aux manches courtes. Autour d’elle, la nature s’épanouit : arbres paisibles, ciel doux et lumineux. L’artiste a volontairement estompé les traits de son visage, laissant ses contours délicats inviter l’imaginaire, comme une présence intemporelle dans un rêve impressionniste.
Dans la société italienne, la beauté féminine a toujours été admirée, parfois même vénérée. Elle ouvre des portes, attire les regards, facilite les relations sociales. Mais cette beauté, si éclatante soit-elle, peut aussi devenir un véritable fardeau. Selon l’époque et le contexte, elle peut engendrer des attentes, des pressions : devoir la préserver, la défendre, ou pire, être réduite à elle seule.
Ma grand-maman, belle entre toutes, en a souffert. Trop souvent, elle n’était vue que comme une créature gracieuse, éclipsant sa profondeur, son intelligence, sa sensibilité. Ce tableau, pourtant, murmure ce qu’elle était vraiment : une femme lumineuse, mais aussi libre et complexe.
Ma grand-maman était née sur l’île Ponza, peu connue des Italiens. C’est une île battue par les vents et caressée par les vagues. Le port de Terracina[1] , situé sur la côte ouest de l’Italie, le long de la mer Tyrrhénienne, entre Rome et Naples desservait et dessert encore aujourd’hui l’île de Ponza.
[1] Elle fait partie de la région du Latium (Lazio) et est connue pour ses plages, ses vestiges antiques (NDLR)

Moi aussi je suis née sur mon île de Ponza et je prends le ferry en une heure quinze pour Terracina sise sur la côte où l’on va faire des emplettes importantes, car on ne trouve évidemment pas tout sur l’île. Dès son enfance, la beauté de ma grand-mère avait frappé les esprits : de longs cheveux bruns, des yeux d’un bleu azuré pur et une bouche dessinée comme une œuvre d’art. A l’époque, on disait qu’elle était bénie des dieux. Mais ma grand-mère m’ayant vue grandir avec une longue chevelure noire et de grands yeux bleus lumineux, m’a souvent confié qu’elle se sentait prisonnière d’un masque. Elle me mettait déjà en quelque sorte en garde de la beauté que j’ai hérité de sa fille, ma maman.
Partout où elle allait, les regards la suivaient. Les hommes la désiraient, les femmes la jalousaient. Or, personne ne cherchait à connaître la jeune femme derrière son beau visage. On lui prêtait des intentions, des caprices, des conquêtes qu’elle n’avait pourtant jamais eues. Elle souriait timidement pour ne pas blesser, mais ce sourire devenait presque une armure.
Un jour, elle rencontra un peintre venu de la ville, un homme discret qui ne la regardait pas comme les autres. Il la vit pour la première fois au marché. Elle portait un châle bleu. Ses yeux semblaient ailleurs. Il ne la salua pas. Il la regarda comme on regarde un paysage : avec respect, sans vouloir le posséder.
Quelques jours plus tard, il frappa à sa porte.
— Je ne veux pas peindre ton visage, lui dit-il. Je veux juste peindre ce que tu caches derrière ce beau visage. Elle le fixa longuement. Puis, contre toute attente, elle accepta. Intriguée, elle accepta de poser pour lui. Pendant des jours, il peignit sans un mot, capturant non pas son visage, mais son âme. Pendant des semaines, elle posa pour lui. Elle ne parlait presque pas. Lui non plus. Il peignait en silence, capturant non pas ses traits, mais ses silences, ses absences, ses blessures invisibles. Il ne cherchait pas à la séduire. Il cherchait à la comprendre. A cette époque, on avait encore beaucoup plus de temps qu’aujourd’hui.
Quand il dévoila le tableau, ma grand-mère fut très émue. Pour la première fois, elle se vit autrement : non pas comme une icône, mais comme une femme, avec ses doutes, ses rêves et surtout sa solitude. Ce n’était pas un portrait. C’était un miroir ! Elle s’y voyait vulnérable, fatiguée, mais libre. Il avait peint ses larmes retenues, ses rêves enfouis, sa solitude lumineuse. Et au centre du tableau, un détail bouleversant : un sourire. Léger. Fragile. Mais vrai.
Le peintre, qui devint mon grand-père lui dit simplement : « Tu es belle Fiammetta. Mais je voulais aller au-delà de ta beauté physique. Je voulais peindre ta vérité. »
Ce jour-là, ma grand-maman comprit que sa beauté n’était pas une malédiction, mais un voile. Et que ceux qui prenaient le temps de le soulever pouvaient découvrir un monde bien plus vaste.
— Tu m’as vraiment vue, murmura-t-elle.
— Oui, répondit-il. Et tu es belle. Mais pas comme ils le disent. Tu es belle, parce que tu es vraie.
Ma grand-mère me raconta que ce jour-là, elle eut un large sourire. Pour la première fois depuis longtemps, elle sourit sans peur. Grand-mère me confia qu’avec le temps elle comprit un chose. Elle me chuchota : « tu sais, si tu es belle, alors des centaines de portes s’ouvrent à toi. Certaines de ces portes tu les auras peut-être créées pour toi-même. Mais sache que d’autres portes sont ouvertes à toutes les belles femmes. Même les bonnes portes qui s’ouvrent à toi ne le sont que parce que tu es belle et séduisante… pas parce que tu es toi-même. Être belle, ma petite-fille n’est qu’une infime partie de toi. La beauté physique peut être éphémère, mais c’est la beauté intérieure seule qui grandit avec le temps ».
Ma grand-mère est depuis longtemps dans un caveau du magnifique cimetière que nous avons à Ponza.
Mais jamais je n’oublierai son enseignement.
À suivre.
La prochaine contribution sera celle de notre professeur au grand cœur, le docteur
André Mermoud dont les écrits éclairent et touchent des milliers de lecteurs.

