Retenir la nuit 186 fois

Il est des records qui dépassent les chiffres. En Mauritanie, le professeur André Mermoud et son équipe viennent d’en donner une nouvelle preuve en réalisant 186 opérations du glaucome en une semaine, franchissant un seuil déjà remarquable atteint deux ans plus tôt au Cameroun.

Mais ce record n’est qu’un point de départ : il révèle surtout une histoire d’engagement, de transmission et de lutte silencieuse pour préserver ce bien fragile qu’est la lumière.
Laissez‑vous emporter par le récit du professeur au grand cœur. La Rédaction

Le Ramadan, la fête, et le vendredi qui arrête le temps Le record établi au Cameroun était déjà en soi fabuleux. Mais en Mauritanie, dès les premiers jours, j’ai compris que quelque chose serait différent. L’équipement était meilleur. Les patients étaient nombreux.

Et surtout, il y avait cette tension silencieuse, cette énergie particulière qui précède les grands moments. Était-ce parce que nous avons commencé le dernier jour du Ramadan ? C’était déjà une prouesse en soi : les équipes étaient fatiguées, les rythmes bouleversés, les corps éprouvés par le jeûne et souvent par les nuits trop courtes. Mais personne ne se plaignait tant la motivation était intacte.

Puis est venu le vendredi. En Mauritanie, le vendredi n’interrompt pas le temps : il le suspend. Les rues se vident, les voix s’effacent, et le pays tout entier se recueille dans la Jumu‘ah. Alors nous avons arrêté nous aussi. Un jour sans bistouri. Par respect. Le vendredi (Al-Jumu‘ah) est l’équivalent d’un dimanche chrétien : c’est un jour de prière communautaire, de rassemblement et de repos. Dans nombre de pays musulmans, l’activité est fortement réduite, parfois même complètement arrêtée. C’est un jour où l’on se retrouve à la mosquée pour la grande prière du milieu de journée, un moment essentiel de la vie spirituelle.

Et dès le lendemain, tout a repris — plus vite, plus intensément. Les jours se sont fondus les uns dans les autres, comme une succession de battements ininterrompus, jusqu’à ce que nos gestes deviennent presque réflexes : précis à l’extrême, rapides, indispensables.

Et moi, au milieu de mes assistants ?

A gauche, dr. med. Philippe Bayla et à droite mon ancien chef de clinique, dr. med . Leandro Oliveiro

Entre deux opérations, je revois les ministres, les familles, le Président.
Je suis accueilli comme un VIP, mais je sais très bien que ce n’est pas pour moi :
c’est pour ce que nous faisons. Pour ce que le glaucome nous oblige à faire.
Pour ce que la cécité nous oblige à réparer. Et pour ce que nous construisons, pas à pas, sur ce continent immense, chaud, vibrant — vivant.

Un patient et moi
Un patient et moi

Nombre de patients sont venus, et je crois que nous avons réussi à opérer tout le monde. C’est essentiel pour ces personnes qui étaient en train de perdre la vue. Le glaucome est une maladie irréversible : on ne récupère jamais la vision perdue. Tout ce que permet la chirurgie, c’est de stopper l’évolution, de préserver ce qu’il reste. Pour ces patients, chaque opération peut changer une vie.

Mardi soir, juste avant mon envol, nous avons atteint 153 opérations.
Le même chiffre qu’au Cameroun. Une boucle parfaite. Mais cette fois, l’histoire ne s’arrêtait pas là. Il restait encore vingt-quatre heures. Un jour suspendu. Un jour offert.

Le congrès d’ophtalmologie de Madrid

Mais moi, je devais partir. Un congrès mondial à Madrid m’attendait — un congrès que j’avais fondé autrefois, et où j’étais invité comme président d’honneur. J’ai quitté Nouakchott avec ce sentiment étrange que l’on ne rencontre que rarement dans une vie : celui de s’éloigner d’un moment qui s’accomplit. Un mélange de manque…et de confiance. A la fois la frustration de partir…et la certitude que l’essentiel était en train de se jouer sans ma personne.

Et moi, quelque part entre Nouakchott et Madrid, dans un avion qui traversait la nuit, je me suis dit que les plus beaux moments d’une vie sont parfois ceux que l’on ne voit pas. Mais que l’on a rendus possibles. En effet, il est des records qui ne se mesurent pas. Ou plutôt… qui se comptent autrement que par des chiffres.

Quand l’organisation du congrès mondial de Madrid m’a proposé d’être président d’honneur du congrès, j’ai été sincèrement touché. Ce n’est pas un rôle anodin. Il implique notamment de donner ce qu’on appelle la conférence présidentielle — un moment un peu particulier, où l’on ne se contente pas de parler technique. On y raconte un parcours, bien sûr… mais surtout, on y partage une vision.

Pendant les premiers jours du congrès, nous avions longuement discuté des techniques chirurgicales du glaucome. Elles ont considérablement progressé, et aujourd’hui nous savons opérer avec précision, avec efficacité. Sur ce plan-là, les choses sont maîtrisées. Mais ce que j’ai voulu dire, ce jour-là, c’est que l’enjeu n’était plus seulement là. L’avenir, à mes yeux, se joue ailleurs. Dans la formation. Car dans de nombreuses régions du monde — en particulier en Afrique — le manque de médecins est criant. On parle souvent d’un ophtalmologue pour un million d’habitants. Et encore, tous ne sont pas chirurgiens. Et parmi ceux qui opèrent, beaucoup se concentrent sur la cataracte, laissant le glaucome de côté, faute de formation spécifique. Or, le glaucome est une maladie redoutable. Silencieuse. Irréversible.
Et sans chirurgiens formés, elle condamne lentement, inévitablement.

Alors j’ai simplement dit cela : « Ce qu’il faut aujourd’hui, ce n’est pas seulement perfectionner nos techniques — c’est transmettre. Former des médecins. Créer des centres. Permettre à d’autres de faire, là où nous ne serons jamais assez nombreux ». J’ai parlé de nos projets en Afrique. De ces hôpitaux en construction. De ces jeunes collègues que nous formons, patiemment. Et de ce que cela peut changer, concrètement, pour des milliers de patients.

Après la conférence, beaucoup sont venus me voir. Certains simplement pour échanger. D’autres pour proposer leur aide. Et à ce moment-là, je me suis dit que le message était passé. Que peut-être, au-delà des techniques, c’est cette idée de transmission qui avait trouvé un écho. Depuis le début de l’année, avec mon équipe, nous avons déjà opéré près de 500 patients. Cela représente, si l’on projette, presque 2000 interventions sur une année.

Un rythme que je n’avais encore jamais connu. Mais au fond, ce n’est pas cela qui compte le plus. Ce qui compte, c’est que, petit à petit, d’autres mains apprennent à faire. Et qu’un jour, là où nous ne sommes pas, quelqu’un pourra, lui aussi, empêcher la nuit d’apparaître.

L’homme du jour

C’est ainsi que j’ai laissé alors la mission dans les mains d’un seul chirurgien : le docteur Leandro Oliveiro, qui, à Lausanne, fut mon élève durant quatre ans et qui est aujourd’hui médecin-cadre à Bellinzona, au Tessin. Il opère extrêmement bien.

À Lausanne, je l’avais formé pendant quatre ans. Quatre années de gestes répétés. De rigueur. D’exigence. Mais aussi — sans nul doute — d’une manière de voir. Et, au fond de moi, cette intuition paisible qu’un jour, il irait très loin.

Le lendemain, le téléphone a vibré. Un message simple. Presque nu. Leandro, seul, avait opéré 33 patients en une journée. Trente-trois. Le total s’élevait à 186 interventions du glaucome, soit un nouveau record ! Je n’avais pas été là pour le célébrer. Et pourtant… je crois que je ne l’ai jamais autant ressenti.  Nous avions aussi opéré neuf cataractes.
Cent nonante-cinq (cent quatre-vingt-quinze) patients au total.

Mais le record, le vrai — celui qui compte —, c’est celui du glaucome. Car le glaucome ne rend jamais ce qu’il prend. Il détruit lentement, irréversiblement. La chirurgie, elle, ne guérit pas. Elle sauve. Elle arrête le temps, juste avant la nuit.

Chaque patient opéré est une frontière franchie. Un regard qui ne bascule pas.

Les enfants, les élèves, la relève

Le dernier jour, trois enfants sont arrivés avec des glaucomes congénitaux unilatéraux. C’est Leandro qui a opéré leurs six yeux, sous anesthésie générale. Il a effectué un travail remarquable. En déployant des gestes d’une précision absolue avec pour résultat six futurs qui allaient totalement changer. Et, à la clé, six avenirs qui basculaient —non pas dans l’ombre, mais du côté de la lumière.

Le Dr Philippe Bayla, venu du Burkina Faso, faisait aussi partie de la mission. Il n’y existe pas de centre de formation ophtalmologique digne de ce nom dans son pays, alors nous l’avons intégré à notre équipe. Il a pu opérer cinq à six patients par jour, ce qui lui a fait une trentaine de cas durant la mission. Une formation intense, mais réelle. Dans son pays, il n’y a presque pas de formation spécialisée. Alors ici, il a appris. Une intensité qu’on ne rencontre qu’en Afrique. En quelques jours, il a acquis une expérience qui aurait pris des mois ailleurs.

Je vais l’inviter deux semaines au Sénégal dans mon hôpital de Sally pour qu’il continue son apprentissage. L’idée est qu’il puisse ensuite ouvrir un centre Swiss Visio au Burkina Faso, avec deux autres collègues. Ils étaient déjà venus me voir en Suisse, extrêmement motivés pour devenir de véritables spécialistes : l’un en rétine, l’un en glaucome, l’un en cornée. Tous feront évidemment aussi de la cataracte.

Le réseau africain avance

Petit à petit, notre réseau d’hôpitaux en Afrique se construit :

  • En Guinée, le chantier d’un hôpital ophtalmo et de dialyse va démarrer.
  • À Salé, l’hôpital de dialyse commence enfin à se mettre en place.
  • Au Bénin, nous arrivons au bout du chantier.
  • Et en Mauritanie, nous avons inauguré le premier hôpital du glaucome, un bâtiment entièrement dédié à cette maladie.

Les jalons se posent, un par un. Lentement parfois, mais sûrement.

Partagez cet article !
Total
0
Shares
Laisser un commentaire
Précédent
La violoncelliste du pont 6
Image reconstruite selon mes souvenirs de la violoncelliste roumaine en 1995

La violoncelliste du pont 6

Une rencontre exceptionnelle sur le pont 6 d’un paquebot tout juste mis à flots

Vous pourriez aimer aussi :