Les différents visages de la beauté

Qu’est-ce que la beauté ? Tour à tour, nous avons posé la question à nos principaux contributeurs. À cette question, notre professeur au grand cœur comme nous aimons nommer André Mermoud ne répond pas par des critères, mais par des émotions. Son approche de la beauté transcende les apparences : elle est un acte, une quête. Pour lui, la beauté est plurielle. Elle ne se limite point à ce que l’œil perçoit, nous dit-il. Pour lui, la beauté se révèle dans un visage, dans un paysage, dans une forme architecturale. Elle s’incarne aussi dans un acte de bravoure, résonne dans une mélodie, et très souvent, elle naît au cœur d’une opération chirurgicale. De fait, c’est lui qui a donné l’idée à la rédaction d’évoquer le sujet de la beauté. Dans son ouvrage en gestation, « N’abandonne jamais – Never Give Up », il façonne chaque page, tel un orfèvre des mots, offrant à la beauté une place majestueuse, fidèle à son âme d’esthète. Cet article n’est d’ailleurs qu’un résumé de son chapitre éponyme. Notre célèbre ophtalmologue nous invite à redécouvrir la beauté sous toutes ses formes — celles qui touchent, celles qui élèvent et celles qui soignent ou qui guérissent. La rédaction

Il suffit parfois d’un reflet sur notre lac Léman, sur le Lavaux, par exemple qui est d’une surprenante et époustouflante beauté.

Le Lavaux

C’est Franz Weber qui a lancé une initiative populaire en 1973 pour inscrire la protection du Lavaux dans la Constitution vaudoise. Cette initiative a été acceptée par le peuple en 1977, marquant le début d’une série de actions pour préserver cette région exceptionnelle. Sans la beauté du geste de cet audacieux écologiste combien d’immeubles seraient implantés ? Comme quoi la beauté peut aussi s’inscrire dans un geste.

Lorsque je suis en mission humanitaire en Mauritanie, je contemple la beauté du désert.

[1] https://www.lavaux-unesco.ch/

 (cf. https://www.decouverte-mag.com/les-hommes-en-bleu-de-mauritanie/

Je vis le silence de ce majestueux désert pour ressentir la beauté dans sa forme la plus pure. Pour moi, ces instants suspendus sont des sources de paix intérieure. Ils me rappellent que la nature, dans sa simplicité et sa grandeur offre une beauté qui ne demande ni justification ni artifice.

Il m’arrive de m’arrêter longuement devant une maison ou l’un des hôpitaux que j’ai contribué à bâtir, et de savourer l’harmonie de ses lignes, la justesse de ses proportions, la lumière qui s’y diffuse. C’est le cas de mon hôpital de Sally dont je suis naturellement fier, mais croyez-moi sans en être prétentieux !

L’hôpital de Sally près de Dakar, au Sénégal.

Lorsque j’ai la chance de concevoir une ferme, une maison, un hôpital — en m’inspirant des règles d’or, celles qui traversent les civilisations et relient l’architecture à la nature, à l’humain, à l’esprit, alors une beauté profonde s’en dégage. Elle ne s’impose pas, elle se révèle dans le silence, dans l’équilibre des volumes, dans la lumière qui circule. Mon esprit qui n’est pas seulement un médecin des yeux mais aussi celui d’un architecte, s’en trouve nourri, apaisé, élevé.

Et je vous l’ai déjà confié, au fond de moi, il y a aussi l’âme d’un paysan. Et pour cet esprit-là, la beauté naît de la terre bien ordonnée, d’un jardin pensé avec amour, d’un paysage façonné par la main de l’homme en dialogue avec la nature. Quand les lignes d’un potager, les couleurs d’un verger ou les courbes d’un sentier s’accordent avec le rythme des saisons, alors c’est une autre forme de beauté qui m’envahit — simple, généreuse, vivante.

 Et la beauté des animaux ? », me demanderez-vous peut-être. Elle est bien réelle, et je l’ai souvent rencontrée au fil de mes missions humanitaires, dans les coins les plus reculés du monde. Parfois majestueuse, parfois espiègle, toujours singulière. Les lions, les rhinocéros, les tigres, les hippopotames — je les ai aperçus, de loin, avec le respect que leur puissance impose. Les zèbres, les girafes, les éléphants — un peu plus près, dans leur élégance tranquille. Et puis, un jour, en Côte d’Ivoire, un drôle de zèbre… mais celui-là était humain. Je plaisante, bien sûr.

Mais le souvenir le plus tendre reste celui d’un coati, petit mammifère curieux, qui venait partager nos repas en Amérique centrale. Il s’invitait à notre table avec une familiarité désarmante, comme s’il faisait partie de l’équipe. Ce coati-là, avec son museau en quête de miettes et ses yeux vifs, m’a rappelé que les animaux, tout comme les humains, ont chacun leur beauté propre. Une beauté qui ne se mesure pas à la taille ou à la rareté, mais à la manière dont ils nous touchent, nous amusent, nous accompagnent. Une beauté vivante, libre, et parfois étonnamment proche.

Voilà un coati qui venait manger à notre table en Amérique centrale.

La beauté de l’art

Il y a une beauté qui ne s’explique pas, qui ne se mesure pas, mais qui saisit — celle de l’art. Devant un tableau, une sculpture, une œuvre façonnée par la main et l’âme d’un artiste, quelque chose en moi s’éveille. C’est l’artiste en moi, justement, qui est touché par cette beauté : celle qui naît dans l’élan créatif, dans la matière qui prend forme, dans l’émotion qui se transmet sans un mot.

Cette beauté-là est toute silencieuse mais ô combien puissante. Elle traverse les siècles, les styles, les regards. Elle ne cherche pas à plaire, mais à révéler. Et lorsqu’elle atteint son but, elle transforme celui qui la contemple.

La beauté ophtalmologique

Je reste, bien sûr, un ophtalmologue. Et souvent, je l’avoue, favorisé par la chance. Mais dans ce métier, la beauté se manifeste de manière singulière. Elle surgit dans le regard d’un confrère ou d’une consœur qui accomplit une opération avec une maîtrise presque chorégraphique. Elle éclate dans le sourire d’un patient qui retrouve la vue — un sourire qui, à mes yeux, est l’une des plus belles expressions de gratitude et de bonheur que l’on puisse recevoir.

Depuis plus de quarante ans, je contemple l’œil humain avec une fascination intacte. Grâce à la lampe à fente, je découvre chaque jour la splendeur de l’iris, ses textures, ses couleurs, ses motifs uniques comme des empreintes de l’âme. C’est tout simplement magnifique. Et puis il y a le fond de l’œil — la rétine, le nerf optique — un univers en soi, complexe, vibrant, mystérieux. Une beauté anatomique qui ne cesse de m’émerveiller.

Mais au-delà de l’organe, il y a le geste. Le geste chirurgical, précis, mesuré, presque artistique. Chaque opération est une rencontre entre science et humanité, entre technique et émotion. C’est là, dans cette alliance subtile, que réside pour moi l’une des formes les plus profondes de la beauté.

« Quand un patient voit à nouveau, c’est une beauté que l’on ne peut mesurer. »

André Mermoud

La beauté musicale

La musique touche l’âme sans jamais avoir besoin de mots. Elle est ce langage invisible qui console, qui élève, qui transforme. Mélomane discret, je perçois dans certaines œuvres une forme de perfection émotionnelle — une beauté qui traverse les âges, les cultures, les silences. Je connais des âmes sensibles pour qui une seule note juste suffit à faire jaillir les larmes. N’est-ce pas là l’une des plus pures expressions de la beauté ? Une vibration qui réveille ce que nous avons de plus intime. Et lorsque mes yeux croisent un piano, posé là comme une promesse, je ne résiste pas. Je m’approche, je tends la main, et je caresse ses touches comme on effleure un souvenir. Car dans ce dialogue entre l’homme et l’instrument, il y a une beauté qui ne s’explique pas — elle se vit, elle s’écoute, elle s’offre.

Le piano du navire Star Clipper.

Je vous raconte beaucoup plus de détails à propos de la musique dans mon futur livre N’abandonne jamais – Never give up et en particulier des pianos Pleyel. 

Et la beauté qui ne se voit pas toujours ?

Je pense ici à la beauté d’un acte courageux, d’un geste altruiste, d’un regard bienveillant : voilà une beauté qui ne se voit pas toujours, mais qui se ressent profondément. Dans mes missions humanitaires en Inde et en Afrique, dans mes hôpitaux ou dans mon centre de Lausanne, j’ai souvent été témoin de cette beauté humaine — celle qui se manifeste dans la résilience, la solidarité, et le don de soi.


La beauté des liens humains

Laissez-moi finir par la plus sublime des beautés que je connaisse. Il y a une beauté discrète, mais essentielle : celle des rencontres. Celle qui naît dans le regard sincère d’une personne que l’on apprécie profondément, dans la chaleur d’un échange vrai, dans le silence partagé entre deux êtres qui se comprennent sans mots. Pour moi, cette beauté se trouve dans l’amitié — la vraie, celle qui ne cherche rien, qui ne juge pas, qui demeure –.

La fidélité, aussi, est une forme de beauté. Elle ne fait pas de bruit, mais elle traverse le temps. Elle est faite de gestes simples, de présences constantes, de souvenirs partagés. Dans ma vie de médecin, d’architecte, d’artiste, de paysan et d’amateur de musique, ce sont ces liens-là qui m’ont le plus enrichi. Car au fond, la beauté humaine ne réside pas seulement dans ce que l’on voit, mais dans ce que l’on ressent, dans ce que l’on construit ensemble.

À suivre

Une nouvelle personnalité au sein de la rédaction vous donnera sa version de la beauté

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