Le premier épisode de « Une matinée dans la peau d’un chirurgien des yeux » aux côtés du professeur Mermoud a fait un véritable tabac… si l’on ose dire, puisque lui-même n’a jamais fumé.

(Le matin chez moi au Sénégal photo André Mermoud) 1er épisode de « une matinée dans la peau d’un chirurgien des yeux . Relisez donc ce premier volet : vous y verrez encore mieux comment ce grand bienfaiteur met littéralement son cœur au bout de ses doigts lorsqu’il opère. La Rédaction
7h00 — Le premier patient
Je regarde le premier patient du jour. Il me sourit, mais derrière ce sourire je devine cette petite vibration de peur qui traverse toujours les yeux avant une opération. Alors je pose ma main sur son épaule, un geste simple, presque ancestral. Je lui dis que tout ira bien. Et je ne mens pas : je sais ce que je vais faire, je sais comment le faire, et surtout je sais pourquoi je le fais. Ce que je ne lui dis pas, en revanche, c’est que ma préparation ne se limite pas aux protocoles et aux instruments. Chez moi, avant de partir, je me recueille quelques instants en lisant quelques pages de la Bible ou du Coran. Rien de spectaculaire, rien de prosélyte. Juste un dialogue silencieux avec le Très‑Haut, une manière de remettre un peu d’ordre dans le tumulte du monde. Et tout au long de cette matinée chargée d’interventions, je ne voudrais pas qu’on me prenne pour un bigot. Pourtant, il m’est indispensable de garder ce fil invisible avec la Divinité — comme un souffle discret qui accompagne mes gestes.
Je respire un bon coup, comme si j’avalais une gorgée de calme avant de plonger dans un monde minuscule. Puis je m’avance et je m’installe derrière le microscope opératoire — que, nous autres ophtalmos, appelons simplement le microscope du bloc. C’est un peu notre baguette magique high‑tech, débordante de photons, avec un zoom capable de faire rougir un aigle qui aurait une très bonne vue. Devant moi, l’appareil déploie son œil mécanique : il grossit la zone opérée jusqu’à en révéler les secrets les plus infimes. Mais sa magie ne s’arrête pas là. Il stabilise, éclaire, guide.
Grâce à lui, nous pouvons naviguer dans l’infiniment petit, là où les structures de l’œil deviennent des paysages délicats, presque irréels, que seule une main sûre et un cœur calme peuvent apprivoiser.
7h12 — Le geste qui ouvre le jour
Le premier patient de la journée est installé. Je baisse doucement le microscope. Une lumière bleutée envahit mon champ visuel, comme si le monde se réduisait soudain à un seul point : son œil devient immense, fragile, offert. Son visage disparaît. Il ne reste plus que ce minuscule univers où tout va se jouer. Et c’est à moi de jouer. J’accomplis l’incision. Un geste de quelques millimètres, à peine une caresse sur la surface du vivant, et pourtant il engage toute ma pleine responsabilité. Le temps se resserre autour de moi. Je ne pense plus. Je deviens le geste — ou plutôt, je deviens l’intervention elle‑même, cette entité silencieuse qui va durer une vingtaine de minutes et réclame toute ma présence. Indiscutablement. Quand je termine, je relève la tête comme on remonte à la surface après une plongée profonde. Je suis satisfait. Mon patient me remercie d’une voix tremblante, encore prisonnier de son appréhension. Il ne sait pas encore qu’il verra mieux. Mais moi, je le sais. Et je sais aussi que, dès aujourd’hui, sa vie familiale et sociale va s’éclairer d’une manière qu’il n’imagine même pas encore.
7h45 Le deuxième cas : mon Dieu quelle complexité…
Le deuxième patient s’annonce autrement plus complexe que le premier. Glaucome avancé, cornée fine, angle étroit… un véritable champ de mines microscopique. Autour de moi, je perçois une tension légère, presque imperceptible, mais bien réelle. Mon équipe connaît la partition et elle sait que celle‑ci demandera une virtuosité particulière. Je respire profondément. Comme toujours, je parle peu, mais chaque mot doit tomber juste. — Doucement… Aspiration minimale… Maintien parfait de la chambre. Je sens immédiatement la résistance du tissu. Rien n’est simple. Je corrige. Je module. Je m’adapte. Je cherche la voie, millimètre après millimètre, jusqu’à ce qu’elle s’ouvre enfin. Ouf ! Merci, mon Dieu. Quand l’intervention s’achève, une chaleur me traverse la poitrine. Ce n’est pas un triomphe — jamais. C’est plutôt une gratitude profonde, celle d’avoir pu, une fois encore, naviguer dans l’extrême fragilité sans trahir la confiance qu’on m’a donnée et vivre ma devise : « N’abandonne jamais ! ».
8h30 — Une courte pause, un long silence
Je retire mes gants et je gagne la petite salle de repos. Je m’assieds, je prends une gorgée d’eau. Puis je ferme les yeux. Ce n’est pas de la fatigue — pas encore. C’est une réinitialisation. Une manière de remettre les compteurs à zéro, d’effacer les traces émotionnelles de l’intervention précédente pour redevenir neutre, calme, pleinement disponible. Je laisse retomber la tension, comme on laisse reposer une surface trop sollicitée. Dans quelques minutes, il faudra repartir. J’y pense déjà : encore quatre opérations avant midi. Quatre situations différentes, quatre défis, quatre histoires humaines. Chacune demandera une attention totale, une précision absolue. Et je dois être prêt pour chacune d’elles, comme si c’était la première de la journée.
8h45 — Le troisième patient : une dame… la confiance absolue
Une femme d’une cinquantaine d’années s’installe. Elle me regarde avec une intensité qui me surprend encore, même après toutes ces années. — Je vous confie mes yeux, docteur !

Cette phrase, je l’ai entendue mille fois, mais elle me traverse toujours. Elle porte tout : la peur, l’espoir, la vulnérabilité. Je lui souris. Je pose ma main sur son bras. Je sens sa tension se relâcher, juste un peu — parfois, c’est tout ce qu’il faut pour qu’un être humain accepte de se laisser guider. L’intervention, elle, se déroule comme une partition magistralement interprétée. Les gestes s’enchaînent avec une fluidité rare, presque musicale. En fait avec mon équipe j’avance comme lorsque je joue un morceau que je connais par cœur, mais que je rejoue chaque fois différemment. Voilà bien un de ces moments suspendus où tout s’aligne : la technique, la concentration, la confiance. Je vous le confie volontiers : c’est un instant de grâce chirurgicale.
9h30 — Le quatrième patient : l’imprévu
Mon patient est un jeune homme atteint d’une cataracte traumatique. Un œil meurtri, capricieux, dont les tissus ont perdu la docilité habituelle. Je le savais en entrant au bloc : ici, rien ne serait prévisible. Au milieu de l’intervention, une petite hémorragie se déclare. Rien de grave, mais assez pour m’obliger à revoir ma stratégie et mon plan d’intervention. Dans ces moments-là, je sens toujours la salle se resserrer autour de moi, comme si le temps retenait son souffle. Mais moi, je ne panique plus jamais. Plus maintenant. Il fut un temps — j’étais alors un très jeune chirurgien, en Afrique du Sud — où la panique pouvait me saisir lorsque je comprenais que mon patient risquait la cécité totale. J’ai connu cette morsure-là. Et j’ai appris à la dompter. Aujourd’hui, je m’en remets au Très-Haut autant qu’à mes quarante-deux années d’expérience. « Aide-toi, et le Ciel t’aidera » : ce proverbe n’a jamais sonné aussi juste qu’au cœur d’un bloc opératoire. Alors je ralentis. Je stabilise. Je reprends. Chaque geste retrouve sa précision. Mon équipe me suit sans un mot : elle sait. Elle me fait confiance. Nous formons un seul organisme, une seule respiration. Lorsque je termine, je sens la tension quitter mes épaules comme une vague qui se retire — pas n’importe quelle vague d’ailleurs, mais celle que je connais depuis toujours, celle qui respire avec moi lorsque je marche au bord de l’eau. Elle se retire lentement, avec cette noblesse tranquille que seule la mer possède, laissant derrière elle un sable lissé, apaisé. Le jeune homme aura une chance. Et moi, une gratitude de plus à déposer dans ma journée, comme un coquillage ramassé sur la grève : modeste, précieux, et porteur d’un murmure venu du large
A suivre

