Une matinée dans la peau d’un chirurgien des yeux

Les articles scientifiques du professeur André Mermoud rencontrent toujours un large public. Mais lorsque cet éminent chirurgien accepte de se confier, les statistiques s’envolent. Ainsi, Quand la prière devient lumière a touché bien plus de 110’000 lecteurs.

Aujourd’hui, pourtant, nous franchissons un seuil inédit. Pour la première fois, ce chirurgien d’exception – sommité mondiale du glaucome – accepte de nous dévoiler une dimension que même ses pairs ne connaissent pas : ses émotions, ses sensations, son humanité au cœur du geste opératoire. Une confidence rare, précieuse, offerte par l’un des ophtalmologues les plus brillants de sa génération. Un véritable scoop pour vous, lecteurs.Voici donc le premier épisoded’Une matinée dans la peau d’un chirurgien des yeux  — un récit bouleversant, intime, et absolument véridique. La Rédaction

5h00. Le réveil matin sonne. La nuit a été courte — assurément trop courte d’ailleurs. Hier encore, j’ai opéré sans relâche : en Afrique, pour arracher des vies entières à la cécité, ou en Suisse, dans ma clinique Swiss Visio, à Lausanne, pour offrir à d’autres une vision plus claire, plus digne. La fatigue me frôle, mais je ne peux m’y soustraire. Je ne l’ai jamais pu. C’est ainsi depuis des années. C’est l’appel du jour et à l’activité. Je me lève, et déjà un geste ancien me ramène à l’essentiel.

5h15 Lorsque je suis à Lausanne, je prépare mon rooibos — ce thé rouge venu d’Afrique du Sud, le pays où j’ai appris à regarder la souffrance en face et à ne jamais détourner les yeux. A ne jamais abandonner non plus. J’y ajoute toujours beaucoup de miel. Ce n’est non pas une habitude, mais plutôt une révérence. Le miel est pour moi un rappel du travail des abeilles : ces petites ouvrières de lumière qui transforment le monde grain après grain, goutte après goutte, sans jamais réclamer autre chose que la possibilité d’accomplir leur tâche. Elles sont un modèle de patience, de précision, de dévouement silencieux. Elles me rappellent que la médecine, elle aussi, est un artisanat sacré.

La vapeur du rooibos monte, douce et rouge comme une aube intérieure. Elle porte avec elle les parfums de ma jeunesse : les matins brûlants du Cap, les premiers blocs opératoires, les regards de ceux qui espéraient un miracle sans oser le demander. Je ferme les yeux un instant. Le thé n’est plus seulement une boisson : c’est un pont. Un lien entre ce que j’ai été et ce que je suis devenu. Lorsque je suis à Lausanne, le Léman, que j’admire depuis ma terrasse, m’enveloppe d’une tranquillité qui m’apaise profondément. Au Sénégal, c’est la lumière dorée de la savane et la démarche des girafes qui m’initient à la lenteur sacrée du matin.

Parmi elles, celle qui m’approche sans crainte semble porter en elle le secret d’une paix ancienne, comme si sa propre hauteur lui permettait de dialoguer avec le monde qui l’entoure.

Les yeux que je vais opérer aujourd’hui ne m’appartiennent pas, mais leur avenir repose presque entièrement sur mes mains — des mains grandes, comme je le dis parfois en souriant lors des congrès internationaux, et qui, pour nous autres chirurgiens, sont une bénédiction discrète. Ces mains, je les sens avant même de les regarder : elles portent la mémoire de milliers de gestes, de milliers d’histoires, mais aussi des milliers d’espoirs. Il faudra que j’évoque la grandeur de mes mains dans un des chapitres de mon livre que je concocte sans la moindre prétention littéraire et, bien sûr à mon rythme.

Au Sénégal, je ne bois pas de rooibos. Ici, le thé porte un autre nom et possède une autre âme. C’est l’Ataya, qu’on laisse infuser longtemps avant de le verser de haut, comme le thé à la menthe au Maroc pour qu’une mousse légère naisse sous cet effet.

Dans sa première gorgée, forte et presque amère, quelque chose se redresse en moi : une lucidité franche, une clarté qui m’oblige à regarder le monde sans détour, comme si chaque gorgée de thé me rappelait la dignité simple des matins africains. Je me dis en souriant que c’est le thé des décisions. Je pense à Saint-Louis où s’élèvera le prochain hôpital au Sénégal intégralement dédié à mon cher Trystan, disparu beaucoup trop tôt lors de l’incendie de Nouvel An, à Crans-Montana. Je vois déjà les murs, les salles, les couloirs où résonneront des pas d’espoir. Je pense aux enfants qui y entreront en tenant la main de leur mère. Je pense aux séniors qui y viendront chercher un peu de clarté dans leurs derniers jours. Le deuxième verre d’Ataya est déjà plus doux. Il ouvre le cœur. Il me rappelle que rien ne se construit seul. Je pense aux ouvriers, aux infirmières, aux futurs médecins sénégalais qui feront vivre cet endroit. Je pense à la lumière que nous allons y installer — pas seulement celle des lampes, mais celle des regards retrouvés. Le troisième Ataya, lui, est sucré, presque tendre. C’est le thé de la gratitude. Je le bois lentement, en silence. Je pense à ce continent qui m’a façonné.  Je suis revenu en Afrique, non plus seulement pour opérer, mais pour bâtir des hôpitaux.

Que je sois à Lausanne, au Sénégal ou dans les autres nations de ce magnifique continent vibrant, il y a toujours un moment où le silence devient un refuge. C’est le moment qui m’est offert pour lire 3 pages d’un des livres sacrés que je consulte absolument tous les jours. La Bible ou le Coran qui me plonge dans le Divin. Les paroles anciennes élèvent, apaisent, éclairent. Je sens la paix descendre, lentement, comme une main posée sur mon épaule. Et je gagne en sérénité. Maintenant, je suis prêt. Prêt à entrer dans le jour. Prêt à rendre la vue. Prêt à accomplir ce qui doit l’être.

Alors je commence la journée dans le silence. Un silence choisi, presque sacré. Je laisse la lumière encore endormie glisser sur les murs. Je respire lentement, pour que rien ne tremble en moi. Pour que le premier geste soit déjà un engagement. Pour que chaque opération soit un passage, une offrande et surtout une promesse tenue. Puis je pense à mes patients du jour. À leurs peurs. À leurs espoirs. À ce qu’ils me confient sans le dire.

5h30— Après le rituel du thé suivant où je me trouve, j’ouvre ma tablette : les dossiers opératoires, les images OCT, les topographies cornéennes, les pressions, les antécédents. Chaque œil raconte une histoire. Chaque histoire demande une stratégie. Après tout, je ne fais jamais deux fois la même opération. Je dois constamment m’adapter, composer, corriger, prévoir pour réussir et relever les défis.

6h10 — La route vers l’hôpital

A Lausanne, je fais le trajet à pied de mon appartement à la clinique de Swiss Visio. Au Sénégal, je me rends en voiture à mon hôpital de Saly. C’est un moment que j’aime. Personne ne m’appelle, personne ne m’attend, personne ne me parle. Je suis seul avec mes pensées, et cette solitude est un outil de travail. Je repasse mentalement chaque intervention. Je visualise les gestes. Je vois la pointe du bistouri, la tension du trabéculum, la transparence de la cornée. Je vois aussi les complications possibles — pas pour me faire peur, mais pour être prêt.

6h35 Au vestiaire

J’enfile ma tenue. Le tissu bleu léger, – j’ai déjà dit ailleurs que nous étions les hommes en bleu –, les sabots. J’ajuste la charlotte — ce bonnet froncé dont le nom, venu d’un dessert ancien, a traversé les cuisines pour entrer dans les blocs opératoires. Un symbole discret, presque tendre, qui dit que tout doit être pur, calme, prêt. À partir de ce moment, je quitte le monde ordinaire. Je deviens un chirurgien. Un instrument au service de la vision.

A suivre : Prochain épisode : 7h00, l’instant où je redeviens chirurgien des yeux !

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