Il est des artistes qui ne se contentent pas d’interpréter la musique — elles en révèlent l’âme. Liina Leijala appartient à cette rare lignée. Son violoncelle, habité par le souffle du romantisme, ne cherche pas à séduire — il révèle, il dénude, il éclaire autrement. Dans ses mains, les grandes pages du répertoire deviennent des paysages intérieurs, des élans brûlants, des murmures infiniment humains. Je vous avais parlé d’elle dans découverte musicale (cf. https://www.decouverte-mag.com/voyage-musical-vers-de-nouveaux-mondes-sonores-le-violoncelle/ )
Aujourd’hui, portée par cette profondeur expressive qui fait d’elle une grande interprète du romantisme, elle invitera bientôt le public à une expérience hors du commun. Son Blind Concert — Ferme les yeux et écoute avec ton cœur n’est pas un simple concert, mais une traversée sensorielle : une immersion où la musique se libère du regard pour devenir pure émotion. De la Suisse romande à Lyon, bientôt jusqu’aux horizons du Sénégal, cette tournée singulière s’inscrit sous le signe du partage et de l’engagement, au bénéfice des fondations Vision for All en Suisse et en France, ainsi que des hôpitaux du Professeur André Mermoud au Sénégal — là où la lumière, précisément, peut être rendue. Sur ce continent d’avenir, où la musique classique demeure encore rare, son immense talent saura toucher, émouvoir et enchanter de nouveaux publics. Bref, elle œuvre pour que les aveugles et les malvoyants retrouvent la vue. Ainsi, le geste musical devient offrande — et en fermant les yeux, elle nous apprend à voir, et à rendre la lumière au monde. La Rédaction
Certaines vies semblent répondre à une question posée bien avant leur naissance.
En 1884, Auguste Franchomme s’éteint à Paris. Avec lui disparaît l’un des plus grands interprètes du violoncelle romantique — un musicien qui ne cherchait pas à impressionner mais à toucher. Chez Franchomme, le violoncelle n’était pas un instrument de virtuosité ; il était une voix humaine, capable de murmurer autant que de chanter, de consoler autant que de bouleverser. Il laisse derrière lui davantage qu’une œuvre : une manière d’habiter la musique, une élégance du geste, une douceur qui n’avait rien de faible. On aurait pu croire cette lumière vouée à se dissiper dans le temps.
Cent ans plus tard, donc en 1984, deux jumelles naissent dans la clarté nordique de Keuruu, au cœur de la Finlande intérieure. Un pays de lacs immobiles, de forêts profondes et de silences immenses. Rien ne laisse alors deviner que l’une d’elles (ci-dessous en robe rouge et plastron blanc bordé) deviendra l’une des grandes voix du violoncelle européen.
Elle s’appelle Liina Leijala.
Une résonance à travers le temps. Il serait tentant de parler de destin. Pourtant, ce qui relie Franchomme à Liina n’a rien de mystique. Il s’agit d’autre chose. D’une résonance. D’une même conception de la musique. D’une même exigence intérieure. Car certaines lumières ne s’éteignent jamais vraiment. Elles passent simplement d’une main à l’autre.
A neuf ans, Liina comprend que le violoncelle n’est pas un objet de bois et de cordes. Il est une présence. Une respiration. Une manière d’accéder à ce qui échappe aux mots. Dans les paysages silencieux de son enfance, entre les lacs immobiles et les hivers interminables, elle découvre un langage capable de dire l’indicible — un langage où les émotions ne s’expliquent pas : elles se vivent.
Cette intuition ne la quittera jamais.
Formée à la prestigieuse Académie Sibelius d’Helsinki, puis à Madrid auprès de Ralf Gothoni, avant de poursuivre son perfectionnement à Vienne, en Autriche, avec les plus hautes distinctions, elle construit un parcours exemplaire qui la mène sur les grandes scènes européennes. Mais permettez-moi de ne pas réduire Liina Leijala à son curriculum vitae. Ce serait passer à côté de l’essentiel.
Car ce qui frappe chez elle n’est pas seulement l’excellence. C’est la profondeur !
Le jour où tout a commencé
Est-il possible de dater la naissance d’une vocation ? Liina m’a raconté qu’un soir d’hiver, à Keuruu, à son école de musique (niveau pré-professionnel ou amateur avancé) appelé en Finlande musiikkiopisto, sur le pupitre reposait le Concerto de Schumann. Elle ouvrit la partition. La première phrase s’élevait. Fragile. Hésitante. Vivante. Alors quelque chose se produisit. Une émotion sans nulle doute trop vaste pour son âge. Une déchirure douce. La sensation que le violoncelle soit devenu un second cœur. Elle joua encore. Puis encore et encore. Jusqu’à ce que la nuit tombe.
À cet instant, elle comprit que la musique n’est pas une discipline. C’est une histoire d’amour. Le romantisme cessait d’être une période de l’histoire. Il devenait une manière de regarder le monde : avec vulnérabilité, avec intensité, avec sincérité. Cette révélation ne la quittera plus.
Son jeu porte en lui une double appartenance
Aujourd’hui professeure à la Wiener Musikakademie et directrice artistique au Barenboim-Said Center for Music, Liina Leijala appartient à cette catégorie rare de musiciens dont la carrière ne se résume pas à une accumulation de récompenses. Elle transmet. Elle relie. Elle construit des ponts entre les cultures. Un des grands projets de Liina Leijala qui m’impressionne le plus est sa future tournée de son Blindconcert . D’abord en Suisse romande, à Lausanne puis en France, notamment à Lyon avant de se rendre en Afrique et au premier chef au Sénégal. Je vous en parlerai sous peu plus en détail. Son jeu porte en lui une double appartenance : la rigueur nordique et la ferveur latine. Dans son timbre chaleureux, presque vocal, on croit entendre la neige qui fond au printemps, les longues nuits de Finlande et la salle de répétition viennoises où l’on travaille jusqu’à fort tard le soir. Elle fait chanter un violoncelle Vincenzo Postiglione de 1896, dont la voix chaude et profonde semble prolonger son propre souffle — comme si l’instrument, lui aussi, portait en lui la mémoire du romantisme.
Vincenzo Postiglione était un luthier italien renommé de Naples, actif à la fin du XIXᵉ siècle. Ses instruments sont réputés pour leur chaleur sonore, leur profondeur et leur expressivité — des qualités parfaitement en phase avec le répertoire romantique que Liina interprète.
Dans un monde saturé de bruit, Liina Leijala rappelle que la beauté commence souvent par l’attention. Et que la musique, lorsqu’elle est sincère, demeure l’une des dernières langues universelles. Aujourd’hui considérée comme l’une des grandes références du romantisme violoncellistique contemporain, Liina possède une compréhension intime de cet univers où l’émotion n’est jamais un effet mais une nécessité.
Si le romantisme de Schumann, Brahms, Dvořák, Rachmaninov, Tchaïkovski avait aujourd’hui un visage, il pourrait être celu
Son violoncelle devient alors un lieu de passage : entre les siècles, entre les cultures, entre les êtres. Les compositeurs dont elle interprète avec brio les œuvres sont des présences. Des compagnons de route. Des voix qui continuent de parler à travers elle.
A suivre



