Une rencontre exceptionnelle sur le pont 6 d’un paquebot tout juste mis à flots. Le Century de Celebrity brillait encore de sa jeunesse, et son Promenade Deck offrait cette sensation unique d’être suspendu entre deux mondes : dehors, le face à face avec la mer immense et dedans, la vie intérieure du navire. J’y marchais chaque soir, fidèle à ce rituel venu de loin — de mes lectures d’enfance, comme Tintin embarqué vers des horizons lointains, de ma fascination intacte pour les voyages en mer. Éditeur en quête d’histoires, je croyais alors simplement humer le vent, écouter le rythme des vagues, laisser la mer me parler comme elle l’a toujours fait. Et puis, sur ce pont 6 presque désert, je l’ai vue. Une apparition inattendue, lumineuse, qui allait marquer bien plus qu’une traversée. Un quart de siècle plus tard, en me souvenant de cette rencontre fabuleuse, je comprends qu’elle portait déjà en elle les signes d’événements qui façonnent aujourd’hui ma vie — comme si ce soir-là, sans le savoir, j’avais mis le pied sur une tout autre route. L’éditeur.
C’était en 1995, sur le Century, un paquebot de la compagnie Celebrity, un de ces navires transportant guère plus de 2000 passagers et non pas comme ceux d’aujourd’hui que je trouve de taille démesurée. Le soleil déclinait, étirant sur la mer une traînée d’or qui semblait vouloir rejoindre l’horizon. Les rares passagers du pont 6 appelé Promenade Deck se dispersaient.
C’était mon pont préféré, car le plus silencieux, le plus vrai, celui où l’on entend encore la mer souffler. C’était un lieu à part. Un couloir extérieur qui faisait le tour du navire, protégé par la superstructure, ouvert sur la mer mais à l’abri du vent frontal. Un endroit que les passagers traversaient… mais où peu s’arrêtaient. Ce soir‑là, la lumière avait cette couleur dorée qui n’appartient qu’aux fins de journée en mer. Le soleil descendait lentement, rasant la surface de l’eau, et chaque vague renvoyait un éclat de cuivre. Le Pont 6 était le seul endroit où la mer était presque intime. Le bruit du navire formait un tapis sonore, un musicien aurait pu y jouer de son instrument ou un écrivain aurait pu y flâner tout en imaginant un récit captivant. C’était le lieu parfait pour une rencontre qui ne devait rien au hasard… le hasard ne se trompe d’ailleurs pas souvent. A cette heure de la journée, le pont était quasi désert. On n’y entendait juste le bruit régulier du navire qui fendait l’eau, parfois le claquement discret d’une porte automatique au loin, et le souffle du vent qui glissait le long de la coque. Chaque fin d’après-midi j’y faisais trois à quatre tours tranquillement juste avant le dîner du premier service. C’était une espèce de rituel en quête d’histoires à raconter, de signes, de cette mer qui m’a toujours parlé et que j’aime tant.
Et puis je l’ai vue ! (Exemple : voir photo à la une)
Une silhouette immobile dans la lumière, une présence inattendue, presque irréelle. Je ne savais pas encore que bien des années après, cette apparition allât ouvrir une suite d’événements que je n’aurais jamais osé imaginer et laisser dans ma vie une trace plus profonde que toutes celles consignées dans mon existence. Elle était assise sur une chaise noire, tournée vers la mer. Une blonde silhouette fine, concentrée, presque immobile. Ses longs cheveux— un blond clair, presque nordique, dansaient parfois avec le vent. Le violoncelle reposait entre ses genoux comme un compagnon familier. Elle répétait un passage du Concerto de Dvořák, ce Largo qui ouvre une brèche dans le cœur. L’archet glissait, revenait, hésitait, repartait. Elle cherchait quelque chose — peut‑être la justesse ? – je ne m’en souviens plus. Je m’étais arrêté discrètement à quelques mètres d’elle sans me faire remarquer, happé par cette musique qui ne cherchait pas à séduire, mais à dire quelque chose d’essentiel.
Elle jouait doucement. Une phrase musicale, courte, reprise, polie, caressée. Le son était étonnamment pur pour un pont extérieur. Le vent ne l’emportait pas : il le portait. Comme si la mer, elle‑même, voulait l’écouter. À sa gauche, la mer s’étendait jusqu’à l’horizon, immense, calme, presque hypnotique. À sa droite, la paroi blanche du navire, avec ses hublots alignés comme des yeux silencieux. Un goéland est passé, lentement, planant juste au‑dessus du garde‑corps. Il a tourné la tête vers elle — ou vers nous deux — comme s’il nous reconnaissait.
Inconsciemment, je me suis rapproché d’elle. Elle m’a remarqué. Elle a levé les yeux, surprise, puis souri. Un sourire discret, timide, mais vrai.
« Je m’exerce un peu », murmura-t-elle en anglais hésitant avec un accent latin venu de loin.
Je lui demandai en anglais d’où elle venait. Je viens de Roumanie me répondit-elle.
« Ah », lui dis-je, sachant que le français est resté extrêmement présent dans l’enseignement roumain, « nous pourrons poursuivre en français ».
Puis, pendant quelques jours au même moment de la journée et avant que je ne la perde de vue pour toujours, elle me raconta sa vie.
Elle avait laissé derrière elle une mère courageuse, une femme qui faisait des ménages pour survivre, pour lui payer les cours de musique, pour acheter un archet lorsque l’ancien devenait trop usé. Une mère qui se levait avant l’aube, rentrait tard, les mains abîmées, mais le cœur fier. « Je lui envoie de l’argent chaque mois », m’avait-elle confié. « Elle dit que je suis sa chance. Mais c’est elle, ma chance. Sans elle, je ne serais pas ici. »
Vingt ans plus tard, j’apprendrais que la maman d’André Mermoud avait fait la même chose — nettoyer, frotter, s’épuiser pour que son fils puisse avancer, apprendre et devenir un grand médecin humaniste. Deux femmes, deux pays, deux vies — mais la même dignité, la même lumière.
La dernière fois que je la rencontrais comme convenu sur le pont 6, la jeune violoncelliste roumaine avait joué pour moi. C’était la toute première fois qu’une musicienne me dédiait une sérénade.

Vingt‑cinq ans passèrent.
Et ce n’est qu’alors que l’évidence m’apparut — non pas sur un pont de paquebot, mais au Mas Sant, dans la maison d’André Mermoud, devenu entre‑temps un ami profond, un frère d’âme.
La veille au soir, la pianiste Clara Ponti en présence de Boris Perrenoud, chef d’orchestre neuchâtelois installé à Vienne, en Autriche, à la Wiener Musikakademie et les invités du professeur Mermoud, nous avait interprété diverses compositions de sa plume.


La veille Clara nous joua ses compositions. Le lendemain matin, Clara m’invita dans sa suite et me demanda si sa musique m’avait plu. En fait, mon épouse et moi, avions cédé à Clara la suite qui nous avait été attribuée, parce que dans la première pièce trônait là encore un magnifique Pleyel, mais plus petit, également la fierté d’André, car ce piano semble avoir une âme propre.
https://youtube.com/shorts/FsKq4LPi5-Y
Je lui répondis franchement qu’elle avait interprété son œuvre avec trop de fougue sur le Pleyel à queue et que son œuvre me toucherait si elle la jouait autrement. Alors Clara posa ses doigts sur les touches comme on pose une main sur une joue aimée. Et elle avait joué. Une douceur infinie. Une pudeur lumineuse. Une tendresse qui ne cherchait pas à émouvoir, mais qui émouvait malgré elle. Alors j’ai senti les larmes monter — pas de tristesse, mais de reconnaissance. Et c’est là, précisément que j’ai compris à l’exemple du violoncelle que les mains d’André sont des archets. Des archets qui ne tirent pas des notes du bois, mais de la lumière des yeux éteints, des archets qui ne jouent pas pour un public, mais pour rendre le monde plus clair, plus net, plus vivable.
Et derrière ces mains‑archet, il y a l’homme. L’homme qui donne. L’homme qui s’invite dans les vies comme un rayon de soleil qui entre par une fenêtre qu’on n’avait pas pensée ouvrir. L’homme qui, au Mas Sant, tout comme dans son œuvre humanitaire, ne se contente pas d’aider : il relève, il restaure, il répare, il redonne une dignité.
La générosité d’André n’est pas un geste. C’est une manière d’être. Une manière de marcher dans le monde. Une manière de dire : « Je ne peux pas tout changer, mais je peux changer quelque chose pour quelqu’un. »
Et c’est là que les amitiés spontanées prennent tout leur sens. Car ce que j’ai vécu avec André, Clara, Naji et Samuel (dont je vous parlerai sous peu), ce n’est pas du hasard. Ce n’est pas de la chance. C’est la rencontre de personnes qui portent en elles la même vibration,
la même intensité, la même capacité à reconnaître la beauté chez l’autre. Les amitiés spontanées sont des révélations. Elles surgissent comme des éclairs, elles s’imposent comme des évidences. Elles durent car elles ne demandent rien, mais elles donnent tout. Elles éclairent. Alors tout se révélait pour moi : la violoncelliste du pont 6, la mère qui frottait des sols pour acheter un archet, la maman d’André qui faisait de même pour que son fils puisse faire de études de médecine, les mains‑archet du chirurgien, le Pleyel du Mas Sant, les doigts de Clara Ponti, Naji, Samuel, la générosité d’André, mes larmes silencieuses, ma découverte du violoncelle…Et grâce à cet instrument, je vous parlerai bientôt de la violoncelliste Liina Jeijala et de son exceptionnelle tournée « Ferme les yeux et écoute avec ton cœur » donnée au profit de la Fondation Vision for All Suisse et Vision for All France.
Tout cela raconte la même histoire : celle des êtres qui, par la musique, par les mains, par l’amitié, par la bonté, rendent le monde plus habitable.
A suivre…
Le Blindconcert de Liina Leijala est une expérience musicale unique en son genre : ici, on écoute les yeux fermés. Non pas par privation, mais par choix. En laissant la vue de côté, on redonne toute sa place à l’ouïe, à la vibration, à la présence pure du son. La violoncelliste finlandaise Liina Leijala, dont la sensibilité et la générosité sont reconnues bien au‑delà de l’Europe, transforme ainsi le concert en un moment d’intimité rare : la musique n’est plus un spectacle, elle devient une rencontre directe, presque tactile, avec l’âme du violoncelle.
« Une partie de cet article est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec des personnes, des événements ou des situations réels, existants ou ayant existé, serait purement fortuite. »
