Découverte Musicale renaît. Il arrive que certains silences ne soient pas des absences, mais des passages. Ces derniers temps, Découverte Musicale est restée en retrait — comme suspendue. Ceux qui nous suivent de longue date savent combien cette rubrique nous est chère. Mais toute aventure humaine connaît ses inflexions. Il vient un moment où il faut savoir tourner une page — avec respect, avec lucidité. Il y a près d’une année, j’ai fait le choix, non sans émotion, de me séparer de l’équipe familiale qui m’accompagnait jusque-là. Rien, dans cette décision, n’allait de soi. Repartir autrement, avec une nouvelle équipe, relevait presque d’un pari. Rien n’était acquis. Et pourtant… Il arrive que le destin se montre fidèle à ceux qui persévèrent. L’éditeur
C’est ainsi qu’un ami de longue date, le chef d’orchestre neuchâtelois Boris Perrenoud — aujourd’hui installé à Vienne, au cœur même de la tradition musicale européenne — a accepté de me rejoindre dans cette aventure. Non pour simplement reprendre une rubrique.
Mais pour redonner un souffle nouveau à notre magazine francophone.
Avec lui, qui assume déjà avec finesse l’image de notre magazine, l’idée de relancer Découverte Musicale s’est imposée naturellement — non comme un ajout, mais comme une évidence. Car cette rubrique n’est pas un supplément. C’est une invitation à ouvrir les yeux.
À affiner l’écoute. À retrouver, au-delà du bruit du monde, cette part essentielle qui relie la musique à l’esprit. Et pour comprendre ce qui nous unit dans ce projet, il faut revenir à un souvenir plus intime. Je me souviens de ces échanges, il y a quelques années, lorsque nous nous retrouvions aux Planches, dans sa maison des hauteurs résineuses du canton de Neuchâtel, à l’occasion d’un événement musical important. C’est là, dans ce paysage de silence et de profondeur, que j’ai vraiment compris ce qui fait la singularité de Boris Perrenoud. Et c’est peut-être là aussi que cette aventure a commencé.
Il y a des destins qui s’annoncent dans le fracas, et d’autres qui naissent dans un silence si pur qu’on ne le remarque qu’après coup. A mon humble avis, mon ami Boris Perrenoud appartient à cette seconde lignée : celle des musiciens dont la vocation n’a jamais été un choix, mais une évidence ou si vous préférez une respiration…Né en Suisse, dans une maison où la musique n’était pas un divertissement mais semblable à une langue maternelle, il grandit sous l’ombre bienveillante de son père, le compositeur Jean‑Frédéric Perrenoud. Mais aussi, bien évidemment, à sa maman (cf. https://www.decouverte-mag.com/hommage-a-irene-perrenoud-1925-2008/
Boris m’a raconté qu’avant même de savoir lire, il reconnaissait déjà les intervalles comme d’autres reconnaissent les couleurs. À six ans, il faisait d’intenses progrès tant et si bien qu’à dix ans, il jouait déjà en soliste. A quatorze ans, il dirigeait son premier concert, avec cette étrange maturité des êtres qui ne doutent pas de leur place dans le monde. Pourtant ce n’est qu’à dix‑sept ans que le destin devait se dévoiler vraiment : le jeune Perrenoud est invité à diriger le Boston Symphony Orchestra à Salzbourg. Encore adolescent il fait ainsi face à l’un des plus grands orchestres du monde. À l’image de ces chefs qui, très jeunes, ont su imposer leur geste aux plus grands orchestres — de Barenboïm, Dudamel, Maazel à Rattle — Boris Perrenoud appartient à cette lignée rare où la musique éclipse l’hésitation. Déjà prodige ? Certainement, mais un prodige silencieux, presque effacé, comme si la musique jalouse de sa voix, avait choisi de murmurer à travers lui plutôt que de le laisser parler au monde, déposant dans ses silences des clairières de beauté que seuls les cœurs attentifs savent entendre.
Vienne, pour un jeune chef, n’est pas une ville : c’est une initiation.
C’est là que Boris Perrenoud se forme, au Konservatorium der Stadt Wien, où il obtient son diplôme de direction avec distinction. Il y apprend ce que les partitions ne disent pas : le poids d’un silence, la respiration d’un orchestre, la manière dont un geste peut ouvrir un espace intérieur. Il se perfectionne ensuite à la Salzburg Academy et à Tanglewood, sous la direction de trois géants : Leonard Bernstein, Ferdinand Leitner, Seiji Ozawa. Et pourtant, comme Boris me l’explique, il ne les imite pas. Mais il les écoute. Et c’est peut‑être ça qui fait sa singularité : je pense que jamais Boris ne cherche à être plus grand que la musique.
La Karlskirche est aujourd’hui un lieu de concerts, un espace musical très réputé.
Sous le ciel limpide de Vienne, elle déploie son harmonie baroque entre pierre claire et dôme de cuivre patiné. Ses colonnes monumentales, comme une partition gravée dans la matière, encadrent une façade où se mêlent puissance et délicatesse, tandis que son reflet dans l’eau prolonge l’illusion d’un équilibre presque parfait — à l’image de cette quête silencieuse que poursuivent les artistes, entre rigueur et abandon. Une église qui ne se contente point d’élever l’âme, mais qui semble, par ses colonnes spiralées et son dôme souverain, raconter elle-même l’ambition humaine de toucher le ciel… avec élégance. C’est dans cette atmosphère que Boris, le jeune musicien, passa son adolescence, vouée à la musique.

Le chef international qui avance sans bruit
Aujourd’hui, Boris Perrenoud poursuit une carrière internationale qui ne ressemble à aucune autre. Il dirige à Vienne, enseigne en Espagne, collabore avec des orchestres de Prague, de Séoul. Il est directeur du World Music Competition et directeur à la Wiener Musikakademie.
Mais ce qui frappe, chez lui, ce n’est pas la litanie de ses titres, ni l’éclat des parcours. C’est la manière d’être. Il dirige comme on respire, dans une évidence tranquille. Il écoute comme on veille, avec une attention habitée. À chacun, il offre cet espace rare où l’on devient soi. Son autorité ne pèse jamais : elle éclaire, doucement, comme une lumière qu’on ne voit pas venir mais qui transforme tout.

Du geste du chef à la page du magazine
Et voici, pour moi — éditeur de Découverte magazine — la plus belle des étrangetés.
Qu’un homme aujourd’hui reconnu, qui a consacré sa vie à faire respirer les orchestres, accepte non seulement d’incarner l’image de notre revue, mais encore d’y faire refleurir Découverte Musicale, pourrait surprendre. On serait tenté d’y voir un caprice du destin.
Il n’en est rien. C’est, au contraire, une évidence profonde. Car pour Boris Perrenoud, tout est affaire de justesse et d’harmonie. La mise en page elle‑même devient une direction d’orchestre. Par la précision de ses outils, par une maîtrise presque musicale de l’informatique, il façonne non seulement la beauté visible du magazine, mais aussi cet espace vivant où la découverte musicale se déploie naturellement, comme une phrase qui trouve son souffle. Et peut-être est-ce là, aujourd’hui plus que jamais, l’essentiel. À l’heure où le théâtre du monde expose trop souvent ce que l’homme peut produire de plus sombre, il devient nécessaire de rappeler, avec une douceur obstinée, tout ce que la musique — et singulièrement la musique classique — porte en elle de lumière, d’élévation et de consolation. Dans ces pages, comme dans un orchestre, quelque chose résiste : une part intacte de l’humanité.
Ce qui demeure, au‑delà des concerts, des master classes, des titres et des voyages, c’est une qualité rare : une discrétion lumineuse.
Boris Perrenoud ne cherche pas à briller. Il cherche à faire briller ce qu’il touche. Il ne cherche pas à être vu, mais à faire voir et entendre. Et c’est peut‑être là, au fond, la marque des vrais maîtres : ils ne signent pas leur œuvre, ils la servent.
Il y a, dans la manière dont il dirige un orchestre, quelque chose qui dépasse la musique : un art du souffle, une science du silence, une attention à chaque voix, afin qu’elle trouve la place exacte où elle peut pleinement s’épanouir. Et c’est sans doute pour cela que son arrivée dans Découverte‑mag.com n’a rien d’un hasard : elle ressemble à un prolongement naturel, comme une autre scène.

Car un magazine, lorsqu’il est conçu avec exigence, n’est pas si différent d’un orchestre.
Il faut en accorder les timbres, en équilibrer les masses, ménager des respirations, ouvrir des clairières de lumière. Il faut sentir le rythme d’une page comme celui d’un allegro, la gravité d’un texte comme celle d’un adagio, et savoir, aussi, laisser parler le silence.
Ainsi, de la salle de concert à la salle de rédaction, Boris Perrenoud ne change pas de métier : il change d’instrument. Et c’est cette continuité silencieuse, cette fidélité à une beauté juste, qui fait de lui non seulement un chef d’orchestre, mais un compagnon essentiel dans l’aventure de Découverte‑mag.com.


