D’ordinaire rigolote comme tout, notre journaliste Stefanie Rossier troque cette fois l’humour pour l’émerveillement et nous invite à enfiler d’immenses patins de feutre. Direction l’abbaye de Saint-Gall : une plongée captivante au cœur d’un joyau culturel classé à l’UNESCO, où chefs-d’œuvre rococo et manuscrits millénaires soignent encore l’esprit.
La Rédaction
Oui, il faut d’abord glisser ses pieds dans d’immenses patins de feutre gris. Puis pousser une
porte en chêne massif. Là, dans la lumière tiède d’une salle rococo tirée d’un rêve, le monde
moderne s’efface d’un coup pour laisser place au murmure fascinant des siècles. À
l’extérieur, la ville de Saint-Gall déroule ses rues pavées, son rythme moderne et son
quotidien helvétique. Mais une fois franchi le seuil de la célèbre abbaye bénédictine, l’air
change brutalement de texture. Il s’emplit d’une odeur entêtante et singulière : un mélange
subtil d’encaustique ancienne, de cuir fatigué par les âges, de bois ciré et de parchemin
séculaire.
Au-dessus du linteau intérieur, une inscription gravée en lettres grecques donne
immédiatement le ton : ΨΥΧΗΣ ΙΑΤΡΕΙΟΝ (Psyches Iatreion). La « pharmacie de l’âme ».
L’expression n’a absolument rien d’un simple effet de style. Pour les moines qui ont bâti ce
lieu saint dès le VIIIᵉ siècle, les livres n’étaient pas entassés pour faire joli ou pour afficher un
savoir érudit. Ils soignaient l’esprit. Ils protégeaient les hommes contre la peur, l’ignorance
et l’oubli.
Le parquet qui murmure
Sur le magnifique sol marqueté de bois précieux, le visiteur ne marche pas : il glisse
doucement. Le frottement rythmé des semelles de feutre sur le parquet séculaire est le seul
bruit qui ose troubler le silence presque sacré des lieux. Autour de vous, la grande salle ne
ressemble à rien de connu. Dessinée entre 1758 et 1767 par le célèbre architecte Peter
Thumb, elle semble avoir été sculptée d’un seul bloc dans la matière même du temps.

Tout ici n’est que courbes, élégance et légèreté. Des galeries suspendues en bois de pin et de noyer serpentent le long des murs, délicatement soutenues par d’imposantes colonnes
peintes en trompe-l’œil. Au plafond, de vastes fresques aux teintes pastel inondées de
lumière naturelle racontent la vie des saintes figures du monastère et les grands conciles.
Rien de sombre, rien d’écrasant. On est bien loin du cliché des scriptoriums médiévaux froids et de la rigueur monastique : c’est une véritable cathédrale de bois et de lumière conçue pour émerveiller et élever l’esprit.
Le trésor couché sur peau de veau
Pourtant, la véritable magie des lieux ne réside pas seulement dans ce décor théâtral. Elle se
cache discrètement derrière les grilles ouvragées des bibliothèques et dans les vitrines de
verre plat. La Stiftsbibliothek abrite plus de 170 000 ouvrages précieux, mais ce sont ses 2
100 manuscrits médiévaux — dont plus de quatre cents ont déjà dépassé leur millième
anniversaire — qui donnent un véritable frisson.
Au centre de la pièce, sous un éclairage tamisé à l’extrême pour préserver les fibres fragiles,
repose la star absolue du lieu : le Plan de Saint-Gall. Dessiné vers l’an 820 sur cinq pièces de
parchemin cousues avec du fil de lin, ce parchemin à l’encre rouge est le plus ancien dessin
d’architecture au monde conservé sur papier. En se penchant sur la vitrine, on distingue
chaque détail tracé à la plume d’oie : le dortoir des moines, le jardin des plantes médicinales,
la boulangerie, l’infirmerie et l’emplacement réservé aux brasseries. C’est la vision fascinante
d’une cité idéale carolingienne, imaginée il y a plus de 1 200 ans.
Quelques mètres plus loin, d’autres feuillets révèlent des enluminures aux couleurs d’une
insolente fraîcheur. Du bleu outremer obtenu en pilant du lapis-lazuli précieux venu
d’Afghanistan, du rouge vif issu du vermillon, et des dorures si fines qu’elles semblent
encore vibrer au regard. Dans la pénombre, ces lettres calligraphiées avec une régularité de
métronome rappellent la patience infinie de ces hommes qui passaient leur vie entière à
recopier la mémoire du monde.

Livre des professions de Saint-Gall : le plus ancien livre de professions carolingien contenant les vœux par lesquels les moines de Saint-Gall s’engageaient, devant Dieu et les saints, à résider à vie dans l’ancienne abbaye de Saint-Gall, à obéir à l’abbé et à mener une vie exemplaire et vertueuse.
Un lieu vivant face au temps
On pourrait croire à un sanctuaire muséal figé dans le passé. Il n’en est rien. Entre deux
groupes de curieux fascinés, on croise parfois un chercheur équipé de gants de coton blanc, scrupuleusement escorté par un conservateur. Ici, les textes originaux s’étudient encore, se traduisent et se numérisent pour traverser les siècles futurs. Inscrite au patrimoine mondial de l’UNESCO depuis 1983, la bibliothèque demeure un organisme vivant, un point de contact direct et émouvant avec ceux qui nous ont précédés.
En quittant la salle et en rendant ses grands patins de feutre à l’entrée, le choc avec le
monde extérieur est inévitable. Les bruits de la rue reviennent, pressés et futiles. Mais on
garde longtemps en soi cette sensation étrange et apaisante d’avoir touché du doigt, le
temps d’une courte visite, à quelque chose d’immuable et d’éternel.
