Vienne, Strauss et le grand art du souffle

Vienne, en Autriche, c’est cette ville où les pavés résonnent encore du pas des valses. On y marche comme dans une partition. On y entend les échos de Mahler, Schubert ou Berg. Notre éditeur y est allé pour faire un article pour notre magazine et particulièrement pour Découverte musicale. Mais il ne savait pas encore que la ville allait lui souffler elle-même la première note. Et puis, au détour d’une ruelle, un souffle d’or allait s’élever. Pas celui d’un palais, ni d’un lustre du Musikverein — mais celui d’un homme. James Strauss ! Un flûtiste qui ne se contente pas de jouer : il sculpte l’air. Sa flûte en or ne brille pas seulement sous les lumières viennoises ; elle semble réveiller la ville elle-même, comme si chaque note rappelait à Vienne ce qu’elle est : un cœur battant de musique, de virtuosité et d’audace.
La Rédaction

C’est dans la métropole autrichienne dans un décor de stucs et de dorures, que je suis allé écouter un autre Strauss. Non pas Johann, ni Richard — mais James. Brésilien de naissance, flûtiste de vocation, et talentueux ‘globe-souffleur’ ‘ si vous  me permettez cette expression. Strauss, un nom qui, à Vienne, pourrait être un fardeau. Lui, il en fait une signature légère, presque un contrepoint. Là où l’un faisait valser les duchesses, l’autre fait danser l’air lui-même.

Je n’étais pas venu pour m’extasier ; à Vienne, même les chefs‑d’orchestre hésitent parfois sur la direction à suivre. Alors, à quel saint musical se vouer ? Mais ce soir-là, dans le Goldener Saal, j’ai vu un homme qui ne cherche pas à briller — il respire la musique.

Le concert que donne aujourd’hui James Strauss s’ouvre sur l’Ouverture de Don Giovanni. Rien à redire : la Capella Istropolitana, dirigée par Vasilis Tsiatsianis, joue avec une élégance bien taillée, sans minauderie : C’est propre et net.  Mais voilà que James Strauss entre, et tout change ! Sa flûte — surnommée la flûte d’or par les Viennois, ce qui pourrait prêter à sourire si le son n’était pas si pur — installe une autre densité. Dans l’Andante K. 315, il ne cherche pas l’effet, mais la ligne. Il joue comme on marche sur un fil : sans trembler, mais sans jamais oublier le vide en dessous.

Le moment suspendu de la soirée ? Lo! Hear the Gentle Lark de Henry Rowley Bishop, chanté par Aleksandra Szmyd avec une clarté cristalline. La flûte de James voltige autour de la voix comme un oiseau curieux, mais toutefois jamais envahissant. Cela me fait penser à un duo amoureux.

Bloch, Debussy et les lunettes oubliées

Dans le Concertino de Bloch, James Strauss dialogue avec l’altiste Jitka Hosprova. Tonalité grave et dense, d’une sublime beauté musicale. Puis vient Debussy. Et là, surprise : Strauss ne se place non pas devant l’orchestre, mais au cœur de celui-ci, pour jouer le célèbre solo du Prélude à l’après-midi d’un faune. Geste modeste, presque effacé, mais d’une poésie rare. On ne voit plus le soliste, on l’entend respirer avec les autres. Moi qui publie tant, je me surprends à penser : voilà un faune sans ego !

Ah, et puis il y eut ce moment délicieux : Strauss entre en scène, s’arrête net, et lance un “Oh meine Brille !”. La salle s’amuse. Il sort, revient, lunettes en main, et reprend. Une parenthèse infime, mais lumineuse : comme si la musique, avant de s’envoler, exigeait d’abord que l’on voie juste.

Brésil, Doppler et autres fantaisies

La suite du programme nous emmène au Brésil avec Antonio Santana, puis en France avec Ravel, et enfin dans une création mondiale de Carl Frühling, compositeur autrichien méconnu, ressuscité pour une soirée. Strauss s’y montre à l’aise, sans forcer. Il ne cherche pas à briller, il respire la musique. Le final, une Fantasie sur Rigoletto des frères Doppler, est un feu d’artifice maîtrisé, partagé avec le flûtiste Etni Molletones. Deux flûtes, un sourire, et un public conquis.

Avis aux mélomanes francophones

En sortant du Musikverein, je me suis surpris à penser : Et pourquoi pas chez nous ? Après tout, la Suisse n’a pas de Strauss — ni Johann, ni Richard, ni James. Et si l’on excepte quelques fanfares vaillantes et des quatuors de montagne, la flûte brésilienne y reste un continent à découvrir.

Il y aurait pourtant tant à gagner : faire résonner cette flûte d’or sous les voûtes d’une église romane du Jura. Pour ma part, je rêve de l’entendre en Suisse — à l’église protestante française de Berne, par exemple, où l’acoustique est si bonne qu’un soupir y devient sonate ou dans l’acoustique feutrée d’un théâtre lausannois. Offrir à notre public ce mélange rare de virtuosité sans arrogance, de musicalité solaire, et d’humour discret. Et peut-être, qui sait, susciter des vocations inattendues — chez un jeune flûtiste de Fribourg ou une soprano en herbe de Sierre.

À nos lecteurs français, si James Strauss passe près de chez vous, au Philharmonie de Paris, au Théâtre des Champs‑Élysées, à l’Auditorium de Lyon, à l’Opéra de Bordeaux, de Lille, de Rennes, au Festival de La Roque‑d’Anthéron ou de Menton et à nos amis Belges au Palais des Beaux‑Arts, à Bruxelles ou à l’International Flute Seminar Bruges (IFSB), ne manquez pas ce flûtiste voyageur. Son souffle traverse les époques comme les continents, et son jeu, à la fois érudit et incandescent, réveille les partitions les plus anciennes avec une fraîcheur inouïe. Qu’ils soient de Toulouse, de Lille ou de Gand : si James Strauss passe dans votre coin, …laissez tomber vos excuses, vos séries en cours et ces douceurs qui font croire que la journée peut attendre. Ce flûtiste-là ne joue pas, il ensorcelle.

https://www.facebook.com/jamesstraussflute

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