Une fois encore, vous avez été des dizaines de milliers à vous laisser emporter par ce chapitre d’exception, extrait d’un ouvrage qui l’est tout autant : N’abandonne jamais, du professeur au grand cœur André Mermoud. Le second volet que nous dévoilons aujourd’hui occupe une place singulière dans l’architecture de son récit : il ouvre un espace de méditation, invite chacun à suspendre le pas, à réfléchir, à se laisser toucher. Un passage de haute tenue, en vérité, où la sagesse se fait souffle et lumière. Pour renouer avec l’élan et l’émotion du récit, nous vous invitons à vous replonger dans le premier volet.
La Rédaction
On dit souvent que l’on s’habitue à tout. Mais ce verbe, trop passif, ne rend pas justice à la dynamique intérieure qui nous pousse à survivre, à évoluer. Il serait plus juste de dire que l’on s’adapte — au pire comme au meilleur. L’adaptation, ce mécanisme subtil, est au cœur de notre rapport au bonheur. Les psychologues positifs parlent d’adaptation hédonique : cette capacité à revenir à un niveau de bien-être stable, même après les plus grandes joies. Vivre dans un bonheur constant serait merveilleux, bien sûr. Mais en tant que médecin chirurgien, je suis confronté chaque jour à l’impermanence des êtres et des choses. Je sais que rien ne dure, ni la douleur, ni l’extase.
Avec les années — et je parle ici en homme vieillissant — le plaisir perd de sa centralité. Ce n’est plus lui qui guide notre quête du bonheur, mais le sens. C’est là que l’eudémonisme entre en jeu : cette philosophie qui place l’épanouissement personnel et la réalisation de soi au-dessus du plaisir immédiat. Pourtant, je ne peux me réclamer du pur eudémonisme comme le vivent certains bouddhistes ou hindous, tels que je les ai côtoyés en Inde au cours de mes missions caritatives. Car eux rejettent la passion, et moi, je la revendique encore. La passion de mon métier, celle de bâtir, d’imaginer, d’ériger des hôpitaux et des maisons. La passion de transmettre mon expérience médicale, de soigner et celle de créer.
S’adapter aux bouleversements — qu’ils soient lumineux ou sombres — nous garde vivants. Cela nous rend sensibles à la nouveauté, disponibles pour l’inattendu. Et cette adaptation ne concerne pas seulement les événements marquants, mais aussi nos sensations les plus fines : le toucher, le goût, l’ouïe, la vue. Tout en nous est en perpétuelle réorganisation.
Il est vrai que nous nous ajustons plus vite aux bonnes nouvelles qu’aux mauvaises. Je vous ai parlé de mes deux divorces, et je peux vous assurer que se remettre d’un amour heureux est infiniment plus long et plus douloureux que de panser une relation qui n’a jamais vraiment fleuri. Le bonheur laisse une empreinte plus profonde, et c’est peut-être cela, le paradoxe de l’adaptation : apprendre à vivre avec ce qui nous manque encore
Comme vous l’aurez compris, un quart de siècle ne se résume ni en quelques pages ni en quelques anecdotes. Vingt-cinq années se sont écoulées, tissées de joies et d’épreuves, de rencontres et de ruptures, de promesses tenues et d’autres envolées. Ce long chemin a façonné en moi une résilience patiente, une foi lucide, une capacité à accueillir l’imprévisible sans renoncer à l’essentiel.
Durant ces années, j’ai connu l’espoir et la désillusion, la loyauté et la trahison, des vols et le renoncement. Mais fidèle à mon credo — n’abandonne jamais — j’ai tenu bon.
J’ai traversé les tempêtes, les silences, les recommencements. Et aujourd’hui, je vous ouvre encore une porte, celle d’un événement récent, intime, que je n’ai jamais confié à personne. Il mérite d’être raconté, car il éclaire tout ce qui précède.
Comme vous l’aurez sans doute perçu à travers mes confidences, mon attachement au Mas Sant dépasse de loin celui que l’on voue à une simple propriété. C’est une mémoire vivante, un souffle ancien, un regard posé sur le monde. Si je devais l’exprimer avec les mots de l’ophtalmologue que je suis — et que je souhaite rester encore longtemps — je dirais que je tiens à ce lieu comme à mes prunelles.
Ce domaine de 280 hectares n’était pas qu’une étendue de terre : c’était une respiration. Les oliviers y semblaient écouter le vent comme on écoute une prière. La maison, elle, avait vu passer les saisons comme on voit passer les confidences d’une vie. Mais les charges d’exploitation s’alourdissaient, les chiffres devenaient pesants, et l’heure de la décision approchait. Une décision douloureuse, presque contre nature.
Le cœur serré, je me résolus à confier le Mas à une agence immobilière internationale. L’attente fut longue, ponctuée d’espoirs timides. Cette année-là, plusieurs acheteurs se montrèrent intéressés. L’un d’eux, avait désigné un agent venu des Émirats arabes unis, qui fit le déplacement en personne. Ce jour-là, mon Mas Sant resplendissait dans son écrin de collines, comme un joyau prêt à être offert. L’agent, pourtant aguerri, s’attendait à tomber sous le charme. Tout y était : les volumes, les matériaux nobles, les oliviers dressés comme des sentinelles du temps. Un domaine digne d’un hôtel cinq étoiles. Mais il repartit sans émotion. Pas de frisson. Pas d’élan. Et les autres acheteurs, un à un, se désistèrent. Sans conflit. Sans explication. Juste… un retrait silencieux.
Alors, dans le calme de mes nuits, une question revenait : faut-il vraiment vendre ce que l’on aime ?
Je me disais : je suis seul, mais je ne suis pas abandonné. Le vent glissait entre les oliviers, et chaque feuille semblait me murmurer : attends, attends. Je regardais Mas Sant, cette terre que je soigne, que je porte comme un enfant. Et pourtant, l’idée de m’en séparer me hantait.
À suivre


