Réinventer Bach : une véritable révélation !

Depuis plus de deux siècles et demi, les Variations Goldberg (BWV 988) de Johann Sebastian Bach s’élèvent comme un phare intemporel dans l’océan de la musique pour clavier. Initialement conçues pour un clavecin à deux claviers et publiées en 1741, les Variations Goldberg de Bach ont été décrites par Christoph Wolff comme une “exploration magistrale de la forme variation, qui dépasse la simple virtuosité technique pour atteindre un univers d’expression contenu dans une architecture d’une rigueur exceptionnelle.” [1] Elles tissent un univers où la virtuosité rencontre la contemplation, où chaque variation devient une étoile dans une constellation de formes et d’émotions. Cette œuvre, à la fois rigoureuse et libre, a séduit des générations d’interprètes — du clavecin au piano, en passant par les orchestrateurs les plus audacieux — tous fascinés par son architecture contrapuntique et sa profondeur expressive. Pourtant, malgré cette riche tradition d’adaptations, jamais encore l’intégralité de ce chef-d’œuvre n’avait été réimaginée pour flûte et piano. Du moins jusqu’à aujourd’hui. James Strauss, flûtiste au prodigieux talent et à la sensibilité hors du commun, nous dévoile avec une éloquence lumineuse sa lecture visionnaire de cette œuvre mythique. La rédaction


[1] Christoph Wolff, Johann Sebastian Bach: The Learned Musician (New York: W.W. Norton, 2000), p. 389.

Par sa richesse et sa profondeur, cette œuvre a fasciné des générations d’interprètes — clavecinistes, pianistes, et arrangeurs en quête de nouvelles voies pour faire résonner son génie. Pourtant, malgré les multiples orchestrations et relectures qu’elle a inspirées au fil du temps, jamais encore les Variations Goldberg n’avaient été entièrement réimaginées pour flûte et piano. Jusqu’à aujourd’hui.

Un travail d’orfèvre : entre exigence technique et vision artistique

Donner vie à une version des Variations Goldberg pour flûte et piano a été un processus aussi ambitieux que minutieux. Là où le clavecin et le piano permettent une polyphonie naturelle, la flûte — instrument essentiellement monophonique — impose une toute autre approche. Sa force réside dans le chant intérieur, la souplesse du souffle, la richesse des couleurs, bien plus que dans la superposition des voix.

Transposer les textures contrapuntiques de Bach dans un cadre où l’un des instruments ne peut jouer qu’une seule ligne à la fois a exigé une relecture radicale de l’œuvre. Comme l’a justement observé Peter Williams, « le plus grand défi dans toute interprétation des Variations Goldberg est de préserver l’indépendance des voix, car sans cela, l’ensemble perd son équilibre »[1].


[1] Peter Williams, The Goldberg Variations (Cambridge: Cambridge University Press, 2001), p. 14.

James Strauss & Lizaveta Bormotova

Pendant près de dix ans, j’ai exploré les possibilités de répartition des voix entre la flûte et le piano, avec pour objectif de conserver cette indépendance sans compromettre la clarté. Dans certaines variations, la flûte s’élève comme voix principale, portée par le souffle et la ligne mélodique, tandis que le piano tisse le fond harmonique. Dans d’autres, les deux instruments s’engagent dans un dialogue contrapuntique, chacun prenant tour à tour la parole, dans une conversation subtile et équilibrée.

Une métamorphose, bien plus qu’une simple transcription

Ce projet n’a jamais eu pour ambition de simplifier Bach, mais de reconfigurer sa polyphonie avec délicatesse et respect. Il ne s’agissait pas simplement de transposer des notes d’un instrument à l’autre, mais de recomposer la texture musicale, de redessiner les contours de chaque variation en décidant quelle voix confier à la flûte, et laquelle laisser au piano.

Cette démarche a exigé une approche presque architecturale : scruter l’ossature de chaque mouvement, en dégager les lignes de force, puis redistribuer les voix entre deux instruments aux timbres profondément distincts. Le piano, avec sa résonance percussive et sa capacité à faire vivre plusieurs lignes simultanément, structure le contrepoint. La flûte, elle, insuffle une dimension vocale, presque humaine, apportant souffle et émotion à une œuvre souvent perçue comme cérébrale.

Un dialogue expressif à deux voix

Mais le défi ne s’est pas limité à la réécriture : il fut aussi interprétatif. Les Variations Goldberg embrassent une palette émotionnelle immense — de la sérénité méditative de l’Aria à l’éclat virtuose des variations croisées, en passant par des instants d’introspection et des élans de danse joyeuse.

Pour préserver cette richesse expressive, il a fallu repenser la complicité entre les deux interprètes. Le jeu de Lizaveta Bormotova a été essentiel : elle a su affirmer l’indépendance du piano tout en restant à l’écoute des lignes de la flûte, créant une véritable conversation musicale d’égal à égal.

Nos répétitions se sont souvent concentrées sur des détails infimes — une articulation, un souffle, un équilibre de voix — car, comme le rappelle Peter Williams, « chez Bach, la moindre inflexion de phrasé peut faire basculer la perception : d’une simple texture à un véritable dialogue entre les voix »[1].


L’endurance mise à l’épreuve : le souffle au service du génie

Parmi les défis les plus redoutables de cette aventure musicale, l’endurance s’est imposée comme une épreuve de chaque instant. Pour un flûtiste, interpréter l’intégralité des Variations Goldberg revient à gravir une montagne invisible : souffle, embouchure, agilité digitale… tout est sollicité, sans relâche, sur plus de trente variations aux exigences techniques et expressives vertigineuses.

Enregistrer l’œuvre en seulement deux jours, avec plusieurs prises pour chaque variation, a repoussé les limites mêmes de l’instrument. Mais cette intensité, loin d’épuiser l’élan, a insufflé à l’interprétation une urgence vibrante, une fraîcheur de découverte, comme si chaque variation se révélait pour la première fois, dans l’instant.

[1] Ibid., p. 29.

Une nouvelle lumière sur Bach : entre souffle et architecture


Ce qui rend cet arrangement véritablement singulier, ce n’est pas sa nouveauté formelle, mais la perspective inédite qu’il offre sur l’écriture contrapuntique de Bach. La flûte, par sa voix claire et chantante, introduit des couleurs insoupçonnées, des articulations fines, des nuances délicates que le clavier seul ne peut révéler.

Elle éclaire des lignes souvent enfouies dans la texture, les fait respirer, les rend presque humaines. Le piano, lui, conserve sa puissance architecturale, sa capacité à ancrer le discours dans une stabilité harmonique, tout en dialoguant avec la flûte dans une intimité nouvelle, loin de la majesté solitaire du clavier.

Une fidélité créative : réinventer sans trahir

Après dix années de travail patient et passionné, cette version se veut à la fois fidèle à l’esprit de Bach et révélatrice d’une autre manière de l’entendre. Elle n’est pas un substitut au chef-d’œuvre pour clavier, mais une lentille alternative, une invitation à écouter autrement, à redécouvrir ce que l’on croyait connaître.

Comme le disait Ferruccio Busoni, « la notation est en elle-même la transcription d’une idée abstraite »[1]— une idée qui peut vivre sous des formes multiples, sans jamais perdre


[1] Ferruccio Busoni, Sketch of a New Aesthetic of Music (Leipzig: Breitkopf & Härtel, 1907), p. 85.

son essence. Cette relecture pour flûte et piano s’inscrit dans cette tradition vivante, aux côtés de l’arrangement lumineux de Dmitry Sitkovetsky pour trio à cordes, qui révélait les voix intérieures cachées du clavier[1]


[1] Dmitry Sitkovetsky, Variations Goldberg arrangées pour trio à cordes (1984) et orchestre à cordes (1992), disponibles en enregistrements chez Nonesuch et Deutsche Grammophon.

Faire parler Bach autrement : une célébration du souffle et du son

Le but n’a jamais été de simplifier Bach, mais de le faire parler autrement. De montrer que son langage, bien qu’ancré dans le XVIIIe siècle, reste étonnamment malléableprofondément vivant, et toujours prêt à dialoguer avec les instruments d’aujourd’hui.

La flûte et le piano, dans leur alliance subtile, offrent une profondeur intime, un lyrisme renouvelé, une respiration nouvelle. Et après une décennie de travail, ce projet se présente comme l’aboutissement d’une quête, mais aussi comme une célébration du génie inépuisable de Bach, qui continue, variation après variation, à nous parler avec une voix toujours neuve.

Pour ses 50 ans, James Strauss donnera un concert le 15 novembre 2025 au Musikverein de Vienne, qui sera certainement le concert le plus important de sa vie.
 https://www.musikverein.at/konzert/?id=0006b44c

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