On lui avait promis la paix intérieure, la sérénité façon carte postale : une femme radieuse, assise en tailleur sur un rocher, baignée dans un coucher de soleil orange fluo. Le silence, disait-on, serait sa bouée. Sa respiration. Sa guérison. Mais pour notre pigiste Stéfanie Rossier, cette promesse s’est vite transformée en piège. Ce silence, imposé plus que choisi, n’a rien eu de méditatif. Il fut lourd, envahissant, parfois cruel. Comme d’habitude, avec une sincérité désarmante, Stéfanie Rossier, nous livre ici le récit de son expérience. Une confession intime, celle d’une survivante du mutisme forcé — et d’une quête de sens là où le silence n’avait rien de paisible. La Rédaction
Le silence est un moustique. Il tourne autour de vous, invisible, vous empêche de dormir et, quand il pique, ça gratte pendant des semaines. J’ai survécu au triptyque du silence involontaire, et voici ce que j’ai appris, à travers une quantité non négligeable de pensées embarrassantes.
Phase I : la retraite « On va voir si tu es vraiment zen, Stéfanie… »
J’ai fait une retraite. Sans téléphone, sans parole, sans même le droit de croiser le regard des autres participants. On appelle ça le « silence noble ». J’appelle ça une ‘blague cosmique’.
Dès le premier matin, j’ai découvert que mon cerveau était une radio allumée en permanence sur une fréquence mexicaine, et dont le seul animateur est un type obsédé par les raisons pour lesquelles j’ai dit « cordialement » au lieu de « bien à vous » dans un courriel de 2017. L’exercice de méditation, censé calmer le flux, n’a fait qu’ouvrir la vanne. Je me suis retrouvé à passer quatre heures à débattre intérieurement de la supériorité des chaussettes à rayures sur les chaussettes unies. Les pensées, en l’absence de bruit extérieur, se sont mises à faire la fête, à taper du pied sur les murs de mon crâne. Elles m’ont montré mes peurs, mes faiblesses, mes dix kilos pris en l’Avant et Nouvel An. Sans oublier la liste des vingt personnes à qui je devais présenter des excuses pour des broutilles oubliées.
Le silence, en retraite, n’est pas une absence de son. C’est de l’hyperacousie intérieure. On entend la digestion, la circulation sanguine, et le jugement sans faille de notre propre psyché. Les grands sages racontent qu’ils y trouvent l’illumination. Moi, j’ai trouvé l’adresse exacte du restaurant que je voulais absolument tester en sortant de ma retraite spirituelle. Il paraît que l’illumination passe par l’estomac.

Conclusion de la phase I : le silence ne fait pas taire votre esprit. Il lui donne juste un mégaphone. Et votre esprit est un enfant de trois ans qui a trop bu de sirop.

Phase II : la dispute « le silence qui tue (littéralement l’ambiance). »
Après une dispute magistrale (celle où le ton monte si haut que même le chien fait semblant de dormir), on tombe dans le silence de l’après-bombe. Ce n’est pas un silence de trêve. C’est un silence radio actif.
Chaque respiration de l’autre est une attaque personnelle. Si elle tape sur son clavier d’ordinateur, c’est qu’elle est en train de chercher un avocat. Si je prends un verre d’eau, c’est que j’essaie de l’irriter en faisant claquer le glaçon. On communique par ondes de tension, des signaux que seuls les couples en crise et les chauves-souris peuvent décoder.
Ce silence-là, c’est le terrain de jeu de la projection. Comme il n’y a pas de mots réels, mon cerveau comble les blancs avec des romans-photos des pires scénarios possibles. Ma partenaire ne me parle pas ? C’est qu’elle a déjà vidé le compte commun et rempli les papiers de divorce. Ma partenaire reste silencieuse pendant le dîner ? C’est qu’elle se remémore tous mes défauts depuis notre rencontre.
Et puis, il y a le moment où l’un brise le silence pour une chose ridiculement anodine : « tu as vu la météo ? » C’est un piège. Répondre, c’est désamorcer la bombe. Ne pas répondre, c’est la laisser exploser en soupirs dramatiques.
Conclusion de la phase II : le silence en couple est un mode de communication avancé, exclusivement basé sur la lecture de l’hostilité dans le langage corporel. Très peu pratique.
Phase III : le deuil « quand le monde éteint son micro. »
Le deuil, c’est la catégorie poids lourd du silence. C’est quand l’univers a appuyé sur mute de manière permanente pour une seule voix.
C’est un silence qui n’est pas rempli par la voix intérieure, mais par son écho. On attend le bruit familier, la blague nulle, le « bonjour » qui ne viendra plus. Et ce silence-là est si vaste qu’il en devient physique. On se surprend à hurler dans un oreiller juste pour vérifier si nos cordes vocales fonctionnent encore. On écoute la radio et on trouve scandaleux que les chansons parlent encore d’amour.
https://www.youtube.com/watch?v=vqDiQQGdxsc
Comment osent-ils mettre une musique joyeuse ? J’exagère ? Oui, sans doute beaucoup.
La leçon ici, c’est que le silence vous force à accepter l’absurdité du maintien. Le silence de l’absence vous rappelle que vous êtes encore là, que vous devez encore faire le plein d’essence et payer des factures, même si 80 % de votre âme est partie faire une sieste éternelle. C’est le silence qui vous apprend la différence entre être seul et se sentir vide. Dans le vide, il y a une réverbération. On peut y hurler, et le son revient. Être seul, c’est juste écouter sa propre respiration. Et c’est le son le plus terrifiant de tous, car il est le seul garanti.
Morale de l’histoire : le silence, c’est juste un amplificateur.
Le silence est un imposteur. Il ne vous offre pas la paix ; il vous offre une loupe. Il magnifie la bêtise de vos ruminations, l’intensité de vos conflits, et l’immensité de votre perte. Il met en lumière tout ce que vous essayez de masquer avec du bruit : les télévisions, les réseaux sociaux, les bavardages, le travail.
Alors, la prochaine fois qu’un gourou vous parle de méditer en silence, souriez poliment. Vous savez que ce que vous allez réellement faire, c’est écouter votre cerveau débattre de la pertinence d’acheter une machine à churros. Le silence, au fond, n’a rien appris à personne. Il nous a juste forcés à écouter la cacophonie que nous étions déjà. Et pour ça, il mérite bien une bonne claque sonore. Mais surtout, une bonne sieste.
A suivre
