Sursaut à Abidjan

Dans le secret d’une conversation sans filtre, le Professeur André Mermoud se livre comme rarement. On imagine trop souvent que les êtres dévoués aux plus nobles causes humanitaires sont épargnés par les turpitudes et la rudesse du quotidien. Il n’en est rien ! Entre deux missions à l’autre bout du monde et l’engagement d’une vie au service de la vue, notre homme affronte lui aussi les épreuves, les « vacheries de l’existence » et ces détours inattendus que nous impose le destin. Récit confidentiel d’un parcours où l’humanité se mesure autant dans le don de soi que dans l’épreuve. La Rédaction

Arriver au Sénégal est toujours, pour moi, une promesse de retrouvailles chaleureuses, d’engagements profonds et d’élan vers l’autre. Mais ce soir-là, en posant le pied sur le sol à Dakar au terme d’une escale en Côte d’Ivoire, mon voyage a bifurqué vers l’imprévu. Une de ces secousses du quotidien qui bousculent la routine et rappellent avec force ce qui compte vraiment.

Mon sac de voyage avait disparu !

À l’intérieur ? Pas de simples effets personnels, mais une véritable clé de voûte logistique : le trousseau complet de mes clés — de mon appartement à Lausanne, jusqu’à mes points d’attache au Sénégal —, mes cartes bancaires, mais aussi et surtout des documents essentiels, des plans d’hôpitaux et des contrats fondamentaux pour nos projets en cours. En un instant, toute une organisation s’évanouissait dans la nuit ouest-africaine.

La traque silencieuse : la piste des caméras

Face à la perte d’un bagage à des milliers de kilomètres de chez soi, la tentation du désarroi est grande. Mais l’action demeure le meilleur antidote à l’inquiétude. Rebobinons le film : où le sac avait-il pu s’égarer ? En Côte d’Ivoire, avant d’embarquer.

C’est là que débute une véritable petite enquête à distance. À Abidjan, les derniers moments ont été frénétiques. Grâce à la réactivité exemplaire de l’équipe de l’hôtel où j’avais séjourné, le mystère commence à se dissiper. Reprenant méthodiquement le fil de mon départ, le personnel accepte de visionner les enregistrements des caméras de surveillance installées devant l’établissement.

Sur l’écran, la scène se rejoue au minuteur près. On me voit monter dans le véhicule, faire charger les bagages… puis le taxi s’éloigne vers l’aéroport. En zoomant sur les images haute définition du parvis, un détail décisif apparaît sous les projecteurs : la plaque d’immatriculation du taxi est nettement lisible !

Muni de cet indice capital, le relais est immédiatement pris sur place. La gendarmerie locale enregistre la plainte et prend l’affaire à bras-le-corps dès le lundi matin. Avec une fermeté remarquable, les forces de l’ordre retrouvent les coordonnées du propriétaire de la compagnie de taxis. Face aux appels restés sans réponse du chauffeur, les gendarmes exigent que le patron et son employé se présentent au poste, le sac à la main.

Au moment où je trace ces lignes, le face-à-face avec le poste de police a bien eu lieu, mais il n’a révélé que le vide et le cynisme. Le chauffeur et ses complices s’étaient déjà volatilisés, préférant une fuite précipitée au bled — plutôt que d’affronter les questions qui fâchent.

Il aura fallu attendre huit longs jours pour qu’ils daignent enfin se présenter à la gendarmerie, aussi mystérieusement qu’ils avaient disparu. Et là, le spectacle a dépassé la fiction : la main sur le cœur, jurant par tous les saints de l’Afrique, les suspects ont nié en bloc. Selon eux, le fameux sac n’aurait jamais, au grand jamais, mis les pieds à bord de leur véhicule. Un oubli ? Une hésitation ? Non, une négation pure et simple, livrée avec aplomb. L’étau se resserre peut-être, mais l’art du mensonge, lui, semble encore avoir de beaux jours devant lui. La suite appartient désormais à l’opiniâtreté de la justice.

Préservation et spiritualité vivante

Parfois, la vie nous réserve de ces surprises bien désagréables dont on se passerait volontiers. On s’interroge, on cherche à comprendre pourquoi l’adversité frappe alors même que l’on donne tout son cœur à une cause juste. Et pourtant, avec le recul, une certitude s’impose : rien n’arrive tout à fait par hasard. Même si le sens nous échappe sur le moment, il y a sûrement une raison, une leçon ou une force cachée à puiser au plus profond de ces épreuves.

Au milieu de cette tourmente administrative, la providence n’était pas bien loin. Par un réflexe machinal mais béni, mon passeport, mon téléphone portable et mon portefeuille n’étaient pas dans le sac, mais bien au chaud dans les vastes poches de mon pantalon. L’essentiel était sauf : mon identité et la possibilité de communiquer avec mes proches et la sauvegarde des milliers de photos.

Mais le véritable miracle de cette mésaventure est d’ordre intérieur. À aucun moment le stress ni l’amertume ne se sont emparés de moi.

En repensant à cet incident, je me disais que l’adversité est souvent un révélateur. Certes, devoir refaire des papiers, faire refaire des plans d’hôpitaux ou faire changer des serrures représente une perte de temps et des démarches fastidieuses. Mais comme je le confiais à mon cher ami et confident Alain : « C’est ennuyeux, mais ce n’est pas mortel. »

Ma foi et ma confiance envers le Très-Haut ne sont pas de simples mots théoriques ; c’est une spiritualité vivante qui m’accompagne à chaque pas, dans la lumière comme dans les ombres du chemin. Dieu a Ses plans, que nous ne discernons pas toujours sur l’instant. Dans cette épreuve sans gravité physique, je préfère voir une leçon d’humilité et de sérénité.

Plutôt que de me focaliser sur ce sac égaré, je continue de remercier le Très-Haut chaque jour pour Ses bienfaits, car ils sont infiniment plus nombreux et plus précieux que les rares tracas de la vie terrestre. L’important n’est pas ce que l’on perd en chemin, mais la paix que l’on conserve en son cœur.

Note de l’éditeur : Cette histoire-là, qu’on le veuille ou non, est définitivement close : face à tant de mauvaise foi et de déni, André ne pourra plus rien en tirer. Qu’importe, car les mesquineries du passé s’effacent déjà devant l’immensité de l’horizon.

Regardez ces quatre images magnifiquement imaginée par Laylah. Elle a su capturer l’essence même de notre destin en superposant le visage d’André, le soleil naissant qui embrase l’eau, et cette route qui file droit sous ses yeux, comme une évidence prophétique. C’est le miroir exact de ce qui nous attend : dans tout juste quelques jours, le 12 novembre, nous prendrons enfin la route pour ce grand périple transcontinental qui nous mènera, volant en main, jusqu’au Sénégal.

L’esprit tourné vers l’avenir, habité par la foi et la passion de l’action, le regard d’André traverse déjà les frontières et les déserts. Les petits litiges sont loin derrière ; la grande aventure, elle, commence maintenant !

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