Ma randonnée avec les lions

En mission humanitaire au Sénégal, notre professeur au grand cœur a déposé un instant ses instruments d’ophtalmologie pour s’aventurer dans la brousse. Dans la réserve de Fathala, à la frontière du Sénégal et de la Gambie, il a vécu l’une de ces expériences qui marquent une vie : marcher, pas après pas, aux côtés de lions adultes, véritables souverains de la savane.

« On sent leur puissance, leur souffle, leur regard. C’est une leçon d’humilité », confie-t-il. Ce moment n’est pas seulement une parenthèse dans son parcours : c’est une invitation à franchir la ligne ténue qui sépare le quotidien de l’extraordinaire, à pénétrer un monde où l’homme se retrouve face à la légende vivante. Ce texte offre un petit aperçu du chapitre Ma vocation traverse la savane, extrait de son ouvrage de récits ‘N’abandonne jamais’, bientôt achevé. Un résumé, certes, mais qui ne fait qu’effleurer la richesse de son récit. La Rédaction.

Après avoir traversé la jungle, nous débouchons enfin sur Fathala, à 150 kilomètres de mon hôpital de Saly. Ici, on est déjà presque en Gambie : beaucoup de visiteurs viennent d’ailleurs de là‑bas, c’est plus proche que Dakar. La réserve s’étend sur 6 000 hectares de nature intacte, un véritable sanctuaire où girafes, zèbres, antilopes, buffles, phacochères et même un rhinocéros solitaire vivent en liberté. Le tout dans une forêt originelle protégée, que l’on explore en 4×4 ou à pied, guidés par des passionnés du cru.

Les paysages sont extraordinaires : baobabs majestueux, manguiers, nîmes, acacias sénégalais, producteurs de la fameuse gomme arabique depuis des siècles. Et bien sûr, parmi les animaux, la girafe reste la plus élégante.

La voir se pencher pour boire est fascinant, car elle devient vulnérable. Heureusement, dans ce parc, les lions ne cohabitent pas avec les girafes, ce qui limite les dangers.

J’avais entendu dire qu’on pouvait y faire une petite randonnée avec des lions en semi‑liberté. Rien que ça. Voilà donc pourquoi nous avions pris la route. 

À notre arrivée, nous découvrons un camp sans éclairage, construit par des Sud‑Africains dans un style typique : des cases en chaume, dont une grande case centrale abritant le restaurant, une piscine et un point d’eau où les animaux viennent boire à la tombée du jour. Et justement, en posant nos sacs, nous tombons nez à nez avec un rhinocéros planté devant la terrasse, en train de boire tranquillement. Une apparition. Une image qui vous cloue sur place.

Ma sœur Ruth et moi gagnons ensuite nos chambres… qui se révèlent être de vastes tentes militaires sud‑africaines, chacune équipée d’un lit, d’une salle d’eau et d’une douche extérieure. En sortant, nous sommes littéralement dans la jungle, sans barrière, sans transition, entourés de bruits, d’ombres et de présences. 

Plus tard dans la soirée, le rhinocéros revient. Cette fois, il passe si près qu’il nous frôle presque. Impressionnant, et un peu terrifiant aussi : un rhinocéros qui charge, c’est la mort assurée. Il était à un mètre de nous, pas davantage.

Le lendemain matin, nous partons en véhicule ouvert pour observer la faune : zèbres, antilopes, phacochères, girafes, rhinocéros… Après un bon repas, ma sœur et moi, nous préparons pour l’une des randonnées les plus étranges — et les plus inoubliables aussi— de ma vie. Une balade d’une heure au cœur de la réserve, en marchant aux côtés de jeunes lions élevés en semi‑liberté.

Cette activité est rare dans le monde : on ne la trouve qu’au Zimbabwe, en Zambie, en Afrique du Sud, à l’île Maurice… et ici, au Sénégal. Une immersion totale dans l’univers de ces félins majestueux. La marche est encadrée par des guides professionnels et des soigneurs expérimentés. Les visiteurs peuvent marcher aux côtés des lions, les observer de près, et parfois même les toucher sous supervision. L’activité vise à éduquer le public sur la biologie, le comportement et les menaces pesant sur les lions. Respect de l’animal : Les lions ne sont pas drogués ni contraints. Ils sont habitués à la présence humaine depuis leur jeune âge.

Les lions sont nés sur place. Ils sont partiellement habitués à l’homme, mais restent des animaux sauvages.

Nous avançons entourés de gardiens au pas tranquille, comme si marcher avec des lions était la chose la plus naturelle du monde. À nos côtés, un mâle et une femelle — deux jeunes félins splendides, musculeux, dorés comme un soleil qui hésite à se coucher — glissent dans la savane avec une élégance presque insolente.

Le mâle, pourtant, porte une ombre dans le regard. Blessé la veille par un autre lion, son œil coule légèrement. Une faille minuscule dans cette masse de puissance brute. Nous marchons, fascinés, encadrés par des guides aussi impassibles que leurs protégés sont imprévisibles. Et je remarque que le lion cligne de l’œil droit un peu trop souvent, comme si quelque chose le dérangeait. Un battement de paupière nerveux, un regard qui se dérobe.

Il se frotte l’œil avec sa patte (voir photo en une). Pour un œil averti — autrement dit, pour moi — c’est un signal clair. Le médecin en moi se réveille aussitôt. Je souris intérieurement : Voilà que ma vocation traverse la savane avec moi…

Alors, sans réfléchir, je me penche vers le lion et lui murmure :
« Laisse-moi voir ça, mon grand… »

Je tends la main, tente de soulever sa paupière comme je l’aurais fait avec n’importe quel patient dans l’un de mes hôpitaux africains. Sauf qu’ici, pas de lampe à fente, pas de chaise ergonomique. Juste un lion, un œil irrité… et un souffle qui devient un peu trop profond.

Soudain, un rugissement. Pas un cri de colère — un simple avertissement. Un grondement venu du fond des âges, un “non merci” prononcé en langage fauve.
Je bondis en arrière, le cœur battant plus vite que lui, et je souffle :
« Mon grand, je veux bien être un peu téméraire… mais je ne suis pas fou. »

Les guides éclatent d’un sourire discret. Le lion s’ébroue, secoue sa crinière, et la savane retrouve son calme comme si rien ne s’était passé.

Je me contente alors de lui prescrire mentalement des gouttes antibiotiques, convaincu qu’il s’agit d’une conjonctivite. Une scène unique, presque irréelle, qui rappelle la vérité simple et brute : 200 kilos de muscles, des griffes comme des couteaux, des crocs capables de briser un buffle… Si un lion décide de se fâcher, personne ne peut rien.

Ce n’était pas un safari. C’était une traversée dans une autre temporalité, un instant suspendu entre la médecine et le mythe, entre la raison et l’instinct.

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