Une route, deux vitesses

© Roger Juillerat ‘ carnet de route au Maroc du sud en avril 2026’
© Roger Juillerat ‘ carnet de route au Maroc du sud en avril 2026’

Le regard observateur de notre ami journaliste Roger Juillerat a ce talent discret : saisir sur le vif des scènes que beaucoup croisent sans les voir vraiment. L’image reçue depuis le Maroc en est une illustration frappante. En la découvrant, notre éditeur s’est arrêté, non sur l’exotisme du lieu, mais sur ce que cette route racontait de nous. Deux manières d’avancer, prises dans le même instant, sans heurt ni démonstration. Nous avons choisi de la mettre à la une, non pour expliquer, mais pour inviter à une réflexion simple et ouverte : celle du temps, de la vitesse et de ce que signifie, au fond, avancer ensemble. La Rédaction

Sur le bitume avancent deux manières d’aller. Un âne tire une charrette chargée de récoltes. Le pas est régulier, mesuré, ajusté à ce que le corps peut offrir. La marche connaît ses limites, respecte l’effort, prend le temps qu’il faut. À quelques mètres, un camion moderne attend, puissant, mécanique, prêt à emporter de lourdes charges sur de longues distances. Les deux scènes appartiennent au même instant. Elles partagent le même ciel, la même lumière, la même direction.

Ce qui frappe n’est pas la différence, pourtant évidente, mais l’absence de conflit. Rien ne s’affronte. Rien ne revendique sa supériorité. Les deux vitesses cohabitent comme si elles n’avaient jamais appris à se contredire. La route les accueille sans choisir.

Le temps ancien n’est pas un vestige figé. Il n’est ni nostalgie ni décor. Il est encore vivant. Il marche, il porte, il attend quand il le faut. Il connaît la matière, le poids réel des choses, la fatigue du vivant, l’économie des gestes justes. Son rythme épouse celui du jour, de la saison, du corps.

Le temps moderne, lui, ne balaie pas ce qui précède. Il élargit. Il permet d’aller plus loin, de relier des distances devenues trop vastes pour la seule marche. Sur cette route, chacun accomplit sa tâche. L’âne et le camion répondent tous les deux à des besoins différents, à des contextes précis, à des usages distincts.

Ce qui est lent n’est pas forcément dépassé. Ce qui est rapide n’est pas nécessairement supérieur. Le temps n’obéit pas à une logique de victoire, mais à une logique d’adaptation.

Le temps ancien enseigne la continuité. Le temps moderne révèle l’extension.
Travailler, transporter, nourrir, relier : ces gestes traversent les âges. Les outils changent, rarement le sens. Pourtant, la manière d’être ensemble dans l’effort n’est pas la même. Derrière la charrette, l’humain et l’animal avancent liés, attentifs l’un à l’autre, accordés au même rythme. Le chauffeur, seul dans sa cabine, va plus vite — sans doute — mais peut‑il vraiment dire qu’il va avec ? La question reste posée

C’est une ancienne sagesse africaine, qui murmure cela mieux que nous :
marcher seul permet parfois d’aller plus vite, mais avancer ensemble est souvent la seule manière d’aller vraiment loin.

Ce que l’on appelle progrès ressemble alors moins à une rupture qu’à une variation d’allure. Et ce que l’on nomme tradition n’est pas un refus d’avancer, mais une fidélité au tempo du vivant. La route, elle, ne tranche pas. Elle se prête à toutes les allures. Elle accepte que plusieurs vitesses inscrivent leur trace en même temps.

Tant que des humains porteront des charges, soigneront des corps, nourriront des bouches, traverseront des distances, les vitesses continueront de se croiser. Différemment, certes. À leur rythme propre. Parfois côte à côte, parfois à distance. Sur une même route.

Le temps moderne, lui, ne détruit pas ce qui précède. Il élargit le champ du possible. Il permet d’aller plus loin, de transporter davantage, de relier des lieux éloignés. Il incarne une autre forme de savoir-faire, née de la technique, de l’ingéniosité humaine, de la capacité à démultiplier l’effort sans abolir le geste initial. Sur cette route, chacun accomplit sa tâche. Les deux vitesses cohabitent parce qu’elles répondent à des besoins différents, à des contextes précis, à des usages distincts. L’une n’est pas là faute de mieux. L’autre n’est pas là pour tout remplacer. Il serait tentant de chercher à trancher, à décréter laquelle appartient au passé et laquelle incarne l’avenir. Mais la réalité est plus subtile. Le temps n’avance pas d’un seul élan uniforme. Il se déploie en strates, en rythmes multiples. Certaines pratiques persistent parce qu’elles sont encore justes. D’autres apparaissent parce qu’elles deviennent nécessaires. Ce que l’on nomme « ancien » n’est souvent qu’un savoir resté proche du vivant. Ce que l’on nomme « moderne » est souvent une réponse technique à l’élargissement des distances et des besoins. L’un enseigne la continuité, l’autre la capacité d’adaptation. Aucun des deux ne détient à lui seul le sens du mouvement. Porter, déplacer, nourrir, relier : ces gestes traversent les époques. Ce sont les outils qui changent, rarement l’intention. Qu’il avance à pas mesurés derrière un animal ou qu’il conduise une machine puissante, l’humain poursuit le même objectif : faire circuler ce qui est nécessaire à la vie. La route, elle, ne choisit pas. Elle se prête à toutes les allures. Elle accepte que plusieurs vitesses s’y inscrivent en même temps. Elle rappelle que le progrès n’est pas une course unique, mais une diversité de chemins empruntés côte à côte. Peut-être est-ce là ce que cette scène nous offre à comprendre : le temps ne demande pas à être jugé, seulement observé. Et tant que le monde aura besoin d’avancer, les vitesses continueront de se croiser, parfois de se doubler, souvent de marcher ensemble — sur une même route.

Guérir : la molécule et la plante

Guérir aujourd’hui peut emprunter deux allures. L’une est précise, ciblée, calibrée, issue du laboratoire. Elle agit vite, parfois de manière décisive, comme un camion qui arrive là où le temps manque. L’autre s’inscrit dans la durée : plantes, repos, chaleur, gestes répétés. Elle accompagne le corps plutôt qu’elle ne le force, comme une charrette qui suit le rythme du vivant. Aucune de ces voies ne doit nier l’autre. L’urgence appelle parfois la puissance. La convalescence appelle souvent la douceur. Deux vitesses, un même but : le retour à l’équilibre.

Produire beaucoup ou cultiver juste ?

Il y a l’huile d’olive qui arrive en très quantité, produite à grande échelle, standardisée, rendue possible par des chaînes longues et efficaces. Elle répond à la demande, assure l’approvisionnement, remplit les rayons sans interruption.

Et puis il y a l’huile d’olive du Mas Sant.

Le Mas Sant, dont il a déjà été souvent question dans ces pages et qui demeure, pour moi, un modèle d’équilibre et de justesse.

Celle qui naît lentement, au rythme des saisons, d’arbres que l’on connaît un à un, d’un sol précis, d’un climat parfois généreux, parfois rude. Ici, on ne cherche pas d’abord le volume, mais la justesse : le bon moment pour récolter, le respect du fruit, l’attention portée à chaque étape.

L’une garantit l’abondance.
L’autre raconte une histoire, un lieu, une année particulière.
Sur la même table, ces deux huiles peuvent coexister sans se regarder. Pourtant, elles participent au même geste ancien et essentiel : nourrir — le corps, certes, mais aussi le lien à la terre qui le soutient. Vous trouvez prochainement dans la rubrique Papilles un article sur cette huile d’olive exceptionnelle.

Transmettre : apprendre vite ou apprendre lentement ?

Aujourd’hui, le savoir peut être absorbé rapidement, par accumulation d’informations, par accès immédiat. Mais il existe encore un apprentissage au long pas : celui qui passe par la répétition, l’observation, le tâtonnement, l’erreur acceptée. L’un donne des réponses. L’autre forme une compréhension. Comme sur la route, certaines connaissances gagnent à aller vite, d’autres à ne jamais se presser.

Se déplacer : aller vite ou lentement ?

Voyager n’est déjà plus tout à fait ce qu’il était en mars dernier. La vitesse permet encore de traverser le monde, mais elle dépend désormais de ressources fragiles, de flux incertains, des espaces — aériens comme maritimes — que l’on ouvre ou que l’on ferme. La lenteur, elle, retrouve une évidence : elle ne promet pas l’ailleurs immédiat, mais elle permet de mieux connaître ce qui nous entoure. Aller loin ouvre des horizons, certes, mais rester proche permet souvent de mieux comprendre ce que l’on a sous les yeux.

Les distances se redéfinissent, non par choix idéologique, mais par nécessité concrète. Le mouvement n’a jamais eu un seul sens : parfois il emporte, parfois il rapproche. Se déplacer devient alors moins une question de performance que de justesse.

Écouter : entendre vite ou entendre vraiment ?

Il y a l’écoute efficace, fonctionnelle, celle qui capte l’essentiel pour agir. Et puis il y a l’écoute lente, silencieuse, qui laisse émerger ce qui n’était pas formulé. L’une résout. L’autre révèle. Même dans la parole, la route a deux vitesses.

Ma conclusion :

Tant qu’il y aura des chemins à parcourir, ce n’est pas l’allure qui fera sens,
mais la manière d’avancer, ensemble ou non.

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