On sait à la rédaction que le Comte de Grandvaux n’écrit jamais au hasard. Chaque mot qu’il dépose sur la page est une clé, chaque phrase une porte entrouverte sur un monde qu’il connaît mieux que quiconque. Cette histoire, – il l’affirme –, est absolument vraie. Mais il la livre en plusieurs épisodes comme on confie un secret, avec la retenue d’un homme qui sait que la vérité n’est pas toujours faite pour être criée, mais murmurée. Son talent d’écriture, qui séduit tant lectrices et lecteurs, agit ici comme un sortilège : il ne raconte pas seulement, il ensorcelle. Et dans ce récit, il nous entraîne à la suite de Mariama, figure de lumière et d’ombre, dont la présence bouleverse tout ce qu’elle touche. La Rédaction
Jean gardait cette image gravée dans sa mémoire : leur première rencontre à Agadir, plus d’un an déjà. Une jeune femme, assise sur une balustrade, se découpait dans la lumière du soir. Il l’avait d’abord aperçue de dos, silhouette fragile et mystérieuse, et s’était étonné de voir, tout près d’elle, un chaton venu se poser comme par magie. Tous deux, la jeune femme et l’animal, contemplaient l’horizon embrasé par le soleil couchant. Énigme de ce crépuscule : pourquoi ce petit félin avait-il choisi Mariama, elle seule, alors que dans ces contrées du sud, les chats demeurent habituellement farouches, défiants, rarement enclins à la confiance des humains ?
Mariama avait franchi les frontières avec un simple visa touristique de trois mois, mais Jean ne savait pas si son séjour semblait promis à l’éternité ou pas. Pour célébrer le premier mois de sa venue, Jean l’avait conduite vers le Tessin, ce jardin secret de la Suisse où le printemps déploie ses fastes. Là, les collines se parent de verts tendres, les magnolias s’ouvrent comme des promesses, et l’air lui-même semble chargé d’une douceur méditerranéenne. Au bord du lac de Lugano, miroir d’azur où se reflètent les montagnes et les songes, ils décidèrent de s’offrir une semaine entière de découvertes. Chaque promenade devenait une fête, chaque instant une révélation : le Tessin, avec ses villages aux toits de tuiles, ses ruelles baignées de soleil et ses rives parfumées de glycines, se transformait en écrin pour leur rencontre.
Le matin s’était levé sur Gandria dans un silence de velours. Le lac de Lugano, vaste miroir d’argent, s’étirait sous les premiers rayons. Mariama, silhouette fine et féline, se tenait sur le balcon de leur chambre d’hôtel, les cheveux encore humides de la nuit. Elle souriait. Il la regardait, fasciné.

La chambre s’emplissait d’une clarté dorée, comme si le soleil lui-même s’était attardé entre ses murs. Au-dehors, le lac de Lugano s’étendait dans un silence de rêve, miroir immobile des montagnes et des songes. À l’intérieur, le temps semblait suspendu, retenu dans une respiration fragile. Jean et Mariama savaient, sans avoir besoin de mots, qu’un instant précieux, presque délicieux, était sur le point de naître.
Mariama s’approcha, pieds nus sur le parquet. Elle ne disait rien. Elle n’avait pas besoin. Son regard suffisait. Il y avait dans ses yeux une invitation, une promesse, une brûlure douce. Il tendit la main. Elle la prit. Sa peau était tiède, fine, presque irréelle. Lorsqu’elle se pencha vers lui, sa chevelure se déversa en cascade, effleurant son visage telle une pluie d’ébène. Il ferma les yeux. Alors s’éleva d’elle un parfum venu d’ailleurs, subtil et insaisissable, que seuls ceux qui ont foulé les terres du Maroc savent reconnaître. Effluves d’ambre et de musc, éclats de rose de Damas, soupçons d’épices suspendus comme des murmures dans l’air. Et soudain, le jasmin surgit, souverain, mêlant sa blancheur solaire à la ferveur des terres du sud. Jean répétait souvent que ce bouquet, porté par les femmes marocaines, n’était pas une simple fragrance : c’était une présence. Ce parfum enveloppe, ensorcelle, et laisse derrière lui une empreinte de lumière et d’ombre, semblable à un secret confié à la nuit. Un souffle de jasmin, une caresse d’Orient… et l’âme, frémissante, s’ouvrit comme une fleur au soleil, songea-t-il…
Leurs corps se cherchèrent, se trouvèrent, se reconnurent. Elle se glissa contre lui avec une lenteur presque cérémonielle, comme si chaque geste avait été rêvé avant d’être vécu. Il découvrait sa peau comme on lit un poème à voix basse, avec respect et ferveur… Elle riait parfois, d’un rire léger, presque enfantin, puis se taisait, grave, concentrée, comme si elle dansait une chorégraphie invisible. Il la suivait, maladroit parfois, mais sincère, ému, ébloui.
Leurs souffles s’accordèrent. Le monde s’effaça. Il ne restait que la chambre, le vent, le lac — et eux, suspendus dans une parenthèse de lumière et de peau.
Il la regardait marcher quelques pas devant lui, et tout en elle semblait danser. Mariama n’avait que vingt-trois ans, mais elle portait sa jeunesse comme une étoffe rare, tissée de mystère et de feu. Sa silhouette, fine et souple, semblait sculptée dans une matière plus vivante que la chair — une promesse de mouvement, de grâce, de trouble.
Ses hanches dessinaient une cadence lente, presque musicale, et ses jambes, longues et fuselées, semblaient effleurer le sol plus qu’elles ne le foulaient. Sa peau, d’un brun doré, captait la lumière comme une soie ancienne, et ses cheveux, noirs et libres, retombaient en cascade sur ses épaules, comme une nuit tombée trop tôt.
Il y avait dans son port de tête une noblesse instinctive, et dans son regard — ce regard d’ambre sombre, profond comme un puits — une lueur d’ailleurs, d’avant ou d’après la raison. Quand elle souriait, c’était tout son corps qui semblait s’ouvrir, comme une fleur au soleil. Et lui, homme de quarante ans, se sentait soudain adolescent, maladroit, ébloui.
Ce n’était pas seulement son corps qui l’obsédait — c’était cette façon qu’elle avait d’habiter le monde, de le défier, de le séduire sans jamais s’y soumettre. Elle était là, entière, indomptable, et il savait déjà qu’il ne pourrait jamais la posséder. Seulement la suivre. L’aimer. Et peut-être, s’y brûler.
Ils avaient déjà fait l’amour la veille, la porte-fenêtre ouverte sur l’eau. Le vent s’était glissé entre leurs corps, comme un troisième souffle. Tout semblait parfait. Une semaine d’évasion, loin du Maroc, loin des souvenirs. Elle riait, elle mangeait, elle dansait. Il croyait que le passé s’effaçait.
Le silence était revenu, dense et tiède, comme une couverture posée sur leurs corps encore emmêlés. Le lac, derrière la vitre entrouverte, continuait de respirer doucement, ses vaguelettes venant mourir contre les berges invisibles. Mariama était allongée sur le ventre, nue, la joue posée sur l’oreiller. Une mèche sombre barrait son front. Il la regardait, allongé à ses côtés, sans oser bouger. Il aurait voulu prolonger l’instant, le figer, le suspendre dans une éternité de draps froissés et de soupirs éteints. Elle ne disait rien. Ses paupières étaient closes, mais il savait qu’elle ne dormait pas. Il sentait sa respiration, lente, profonde, presque méditative. Comme si elle s’était retirée en elle-même, loin, très loin, dans un lieu où il ne pourrait jamais la suivre. Il tendit la main, effleura son dos du bout des doigts. Sa peau était tiède, encore moite, et frissonna sous le contact. Elle ne bougea pas. Ne répondit pas. Mais un léger sourire, imperceptible, naquit au coin de ses lèvres.
Il se demanda ce qu’elle pensait. Si elle se souvenait de ce qu’ils venaient de vivre. Si elle l’avait vraiment vécu. Ou si, déjà, elle était ailleurs — dans un monde de reflets, de voix, de vertiges. Il aurait voulu lui parler. Lui dire qu’il l’aimait. Qu’il avait peur. Qu’il ne comprenait pas. Mais les mots restaient coincés dans sa gorge, comme des oiseaux effrayés. Alors il se contenta de la regarder. Et de se taire.
A suivre
