Le professeur au grand cœur approche de la fin de son livre, un ouvrage rare, dont nous avons le privilège de voir naître page après page. Nous savons combien il y met de lui-même, et combien chaque ligne porte la trace de ses quarante-trois années de présence auprès des patients. Il nous confiera bientôt un nouveau record accompli avec son équipe — un exploit qui ne nous étonne plus vraiment, tant son engagement est constant, humble et lumineux.
En cette période pascale, il nous rappelle que sous chaque regard se cache une histoire, une espérance, une lumière fragile qu’il faut protéger. Lui qui a tant vu, tant soigné, tant consolé, affirme n’avoir jamais rencontré deux yeux identiques : chacun porte sa part de nuit et de clarté, son combat et sa grâce.
Il sait mieux que quiconque que soigner la vue, c’est aussi toucher l’âme — et que la médecine, avant d’être science, devrait rester un geste d’amour. Le texte qu’il nous offre aujourd’hui est un hommage à la Vie, à la beauté des visages, à la nature qui apaise, aux animaux qui rassurent, aux amis rares et fidèles, et à ces personnalités qui soutiennent sa vocation humanitaire. Car au fond, voir, n’est-ce pas reconnaître la lumière qui circule entre nous ? La Rédaction
J’ai déjà dit combien je me relie avec le Très‑Haut lorsque j’opère. Peut‑être y aura‑t‑il des lecteurs de mon livre qui partageront ma foi. Il se peut aussi que d’autres soient heurtés par cette foi qu’ils jugeront naïve, en ce XXIᵉ siècle, pour un professeur de médecine ophtalmique. Mais je ne peux pas renier ce qui m’habite. Je ne peux pas non plus effacer ce que les années, les patients, les nuits de garde comme jeune médecin, les petites et surtout les grandes guérisons presque miraculeuses, tout comme les grandes détresses, ont déposé en moi.
Il y a quelques jours encore (fin mars 2026), j’étais à Madrid, en tant que président du Congrès mondial du glaucome. J’y ai vu des collègues brillants, passionnés, engagés. Et si j’avais eu davantage de temps, je n’aurais pas hésité à leur parler de nos cœurs. À leur dire que, derrière nos microscopes, nos lasers, nos statistiques et nos innovations, il existe quelque chose de plus simple encore, de plus essentiel : la présence humaine.
J’aurais voulu leur rappeler que la médecine n’est pas seulement une science, mais un lien — un lien fragile, vivant, qui demande d’être nourri.
On m’a souvent demandé ce qu’il faut pour être un bon médecin. Je réponds alors simplement : il faut laisser parler son cœur. La main peut être sûre, l’esprit peut être formé, mais si le cœur ne s’ouvre pas, alors le geste reste incomplet. Un ophtalmologue devrait faire comprendre à son entourage — et surtout à ses patients — qu’un médecin des yeux ne soigne pas seulement des tissus et des cellules. Il offre une part de lui‑même pour que l’ombre qui habite les yeux de ses patients s’allège, se retire doucement, et laisse un peu plus de place à la lumière. Car dans chaque regard, il y a une zone fragile. Une inquiétude qui cherche un appui. Une petite clarté qui demande à être protégée. Lorsque je me penche sur un œil, je ne vois pas seulement une structure anatomique : je vois une histoire, un chemin, un être humain qui espère. Et si je tiens encore debout, c’est aussi parce que j’aime profondément la Vie. J’aime la beauté des visages, chacun unique à sa manière. J’aime la nature et les arbres. J’aime les animaux, cette innocence silencieuse qui apaise.
Je songe encore à cette marche avec les lions — un souvenir que certains ont cru inventé, tant il paraissait incroyable, mais qui fut pourtant l’un des instants les plus vrais de ma vie.
J’ai aussi beaucoup de chance : je côtoie des personnalités qui soutiennent ma vocation humanitaire, et j’ai la grâce d’être entouré d’une poignée de vrais amis, rares et précieux.
Je sais que certains souriront, d’autres hausseront les épaules. Qu’importe.
La foi n’est pas un raisonnement, ni une preuve à apporter. C’est une respiration intérieure. Un fil discret qui relie ce que l’on voit à ce que l’on ne voit pas. C’est ce qui me permet de rester debout lorsque tout vacille autour de moi. Beaucoup ne comprendront pas que je ne suis pas sur cette Terre pour mon unique plaisir. J’y suis par ma vocation de médecin des yeux. C’est elle qui m’a façonné, qui m’a porté et qui m’épuise d’ailleurs aussi souvent. Je ne suis pas ici pour les honneurs, ni pour les titres, ni pour laisser une trace de pierre. Je suis ici pour servir — un mot simple, ancien, mais juste. Servir la vision. Servir la lumière. Servir ce qu’il y a de plus délicat chez l’être humain : sa capacité à voir, à comprendre, à s’orienter dans le monde. Et lorsque je parle de « voir », je ne pense pas seulement à la rétine, à la cornée, au nerf optique. Je pense aussi à cette autre vision, plus profonde, plus silencieuse, celle qui ne passe par aucun instrument. Cette vision‑là, je l’ai rencontrée chez des patients qui n’avaient presque plus de champ visuel, mais qui voyaient la vie mieux que bien des voyants. Alors oui, peut‑être que ma foi semblera naïve. Peut‑être que ma vocation semblera d’un autre temps. Peut‑être que mon regard sur l’existence paraîtra trop simple pour une époque qui doute de tout. Mais je n’ai jamais prétendu être un philosophe. Je suis un médecin. Un médecin des yeux, un point c’est tout. Et c’est par les yeux que j’ai appris, doucement, à comprendre les âmes.

