Ni consommées ni oubliées, les amours platoniques échappent à l’usure du quotidien pour s’ancrer dans la mémoire et la création. L’amour impossible, lui aussi, appartient à la mémoire. Autrement dit, que devient un sentiment qui ne connaît ni première nuit ni vie commune ? Loin du cliché de l’amour sans corps, l’amour platonique est d’abord le refus de la possession. Notre romancier Étienne Marceau nous raconte ces passions qui ne franchissent jamais le seuil du réel, et nous livre avec finesse les secrets de ces désirs inachevés qui traversent le temps. La Rédaction

Il existe des histoires d’amour qui commencent sans véritable commencement. Elles ne connaissent ni première nuit, ni vie commune, ni quotidien partagé. Elles ne passent pas nécessairement par une déclaration en bonne et due forme et encore moins par la possession. Elles demeurent dans un territoire plus incertain : celui du désir, de l’attente, de l’imagination et du silence. On les appelle des amours platoniques. L’expression est devenue banale, réduite au cliché d’une passion sans chair, d’une chasteté de principe ou d’une pruderie un peu fanée. C’est pourtant très mal lire et comprendre Platon. En effet, dans Le Banquet, Éros ne nous demande pas de renoncer au corps, mais de nous en servir comme d’un tremplin : le désir naît d’un manque, et ce manque met l’esprit en mouvement. L’amour platonique n’est pas une castration, mais le refus instinctif de réduire l’autre à un objet qu’on posséderait. Derrière cette fausse simplicité se cache une expérience autrement plus complexe : aimer quelqu’un sans pouvoir — ou sans vouloir — transformer le sentiment en relation. Car dans une existence partagée, le quotidien finit presque toujours par grignoter l’idéal ; s’il apporte la tendresse, il dissipe le mystère. L’amour impossible, lui, reste intact, protégé du banal par sa propre impossibilité.

Certaines de ces histoires sont empêchées par les circonstances. D’autres par la morale, la fidélité, la distance, l’âge, la peur ou les conventions sociales. Certaines encore restent inachevées parce que personne n’a jamais osé prononcer la phrase qui aurait changé leur destin.

Beethoven : la musique comme refuge d’un corps empêché Prenons Ludwig van Beethoven. Chez lui, l’amour platonique ne fut pas une coquetterie romantique ni un choix philosophique, mais une fatalité physique et sociale. Comment aimer d’un amour incarné quand on porte en soi une surdité progressive qui vous isole du monde dès la trentaine ? Dès 1802, dans son bouleversant Testament de Heiligenstadt, il l’avoue : sa surdité le condamne à une solitude presque absolue, le poussant au bord du suicide. À cela s’ajoutent des troubles intestinaux chroniques, une humeur massacrante, une misanthropie de défense et un caractère irascible que la souffrance n’a cessé d’aigrir. Et puis, il y avait la barrière des classes : roturier, Beethoven s’éprenait toujours de femmes de la haute noblesse — Giulietta Guicciardi, Therese Malfatti, ou Antonie Brentano, la destinataire probable de la célèbre lettre à l’« Immortelle Bien-aimée » de juillet 1812.

Avait-il seulement le choix ? Isolé dans son mutisme, incapable d’offrir la stabilité d’un foyer noble, le compositeur a dû sublimer ce que son corps et la société lui refusaient. Son désir, privé de chair, est devenu pure tension sonore. Cette frustration intime irrigue toute sa grammaire musicale. Contrairement à Mozart, chez qui la mélodie semble couler de source comme une grâce naturelle, Beethoven construit par l’effort et la résistance. Regardez le premier mouvement de la Symphonie n° 5 : tout naît d’un motif de quatre notes qui se heurte obstinément à lui-même, cherchant une résolution que l’orchestre lui refuse sans cesse. C’est la dramaturgie même du désir entravé.

Dans l’Adagio cantabile de la Sonate Pathétique (Op. 13), le chant s’élève avec une pudeur poignante, une beauté immobile qui semble contempler l’impossible. Plus tard, dans le mouvement lent du Concerto pour piano n° 4 (Op. 58), le dialogue entre les cordes orchestrales, sèches et autoritaires, et le piano, doux et implorant, met en scène l’incompréhension radicale entre le monde extérieur et le sentiment intime. Puis vient la dernière période, celle du silence total. Libéré de la nécessité de plaire et de la réalité des concerts, Beethoven transforme la douleur du manque en métaphysique. L’Aria de la Sonate pour piano n° 32 (Op. 111) commence comme une prière simple et s’évapore peu à peu dans des trilles vertigineux dans le registre suraigu du clavier, abandonnant toute gravité terrestre. Et que dire de la Cavatine du Quatuor à cordes n° 13 (Op. 130) ? Dans la section marquée Beklemmt (« oppressé », « étouffé »), la musique semble sangloter entre deux respirations. Beethoven y exprime le chagrin d’un homme qui ne touchera plus jamais personne, mais qui transforme sa blessure en une architecture d’une pureté absolue.

Beethoven n’est d’ailleurs pas le seul à avoir habité cette contrée stérile et féconde. L’histoire de la musique est traversée par ces amours suspendus où la privation devient le moteur de la forme. Je vous parlerai de Brahms dans l’épisode suivant, mais évoquons aujourd’hui déjà :

Johannes Brahms et Clara Schumann : Après la tentative de suicide et l’internement de Robert Schumann, Brahms s’installe auprès de Clara. Il l’aime d’un amour éperdu, divin, presque religieux. Pourtant, après la mort de Robert, rien ne se réalise. Brahms choisit de s’effacer, gardant pour lui cette passion devenue le sous-texte secret de ses Intermezzi pour piano (notamment l’Op. 118 n° 2), où la tendresse se teinte d’une résignation infinie. • Franz Liszt et Carolyne de Sayn-Wittgenstein : Bien que leur amour fût partagé, les obstacles canoniques et l’opposition du Vatican empêchèrent leur mariage. Liszt finit par recevoir les ordres mineurs, devenant l’« abbé Liszt », et canalisa cette passion contrariée dans ses œuvres religieuses et ses ultimes pièces pour piano, dépouillées et austères. • Frédéric Chopin et George Sand (la fin du voyage) : Si leur relation fut tout d’abord charnelle, elle glissa peu à peu, sous le poids de la tuberculose du compositeur et des tensions familiales, vers une cohabitation plutôt platonique, fraternelle et douloureuse, durant laquelle Chopin composa parmi ses œuvres les plus sombres et introspectives. L’amour impossible n’est pas une défaite. Pour ceux qui savent écouter, il est le lieu où le sentiment cesse d’être une anecdote personnelle pour devenir une forme immortelle. Ce que la vie refuse au corps, la musique le rend à l’éternité.
A suivre
