La conservation avec le professeur André Mermoud

©Croisimer International
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J’ai décidé de demander désormais à chacun de mes invités de choisir l’animal, l’objet ou la créature qui lui ressemble le plus. Lorsque j’ai posé la question à mon ami, le professeur André Mermoud, sa réponse est venue sans la moindre hésitation :

« La girafe ! »

J’ai aussitôt souri. Puis j’ai compris que ce choix n’avait rien d’un hasard. La girafe est un animal singulier. Elle impressionne par sa stature, mais ne cherche jamais à s’imposer. Elle avance avec calme, élégance et assurance. Sa force est discrète. Elle se distingue sans jamais chercher à occuper le devant de la scène. Cela me fait penser à André. Tout au long de sa vie, il a poursuivi des objectifs qui dépassaient sa propre personne. Il ne s’est pas contenté d’exercer son métier avec excellence ; il a créé, construit, transmis. Des centres ophtalmologiques aux hôpitaux qu’il a contribué à faire naître en Afrique, il a toujours privilégié l’action au discours, les réalisations concrètes à la mise en avant de soi.

La girafe possède également une caractéristique étonnante : son cœur est l’un des plus puissants du règne animal. Il lui faut une énergie exceptionnelle pour irriguer un cerveau perché à plusieurs mètres du sol. Cette image me touche lorsque je pense à André. Car il faut un grand cœur pour porter durant toute une existence des projets ambitieux, affronter les obstacles, surmonter les découragements et continuer malgré tout à servir les autres.

Une autre qualité me frappe chez cet animal : sa douceur. Derrière sa taille impressionnante se cache une nature paisible, attentive, presque bienveillante. Ceux qui connaissent André retrouvent sans peine ce mélange rare de détermination et d’humanité qui le caractérise depuis toujours. En regardant cette photographie que j’ai prise il y a bien longtemps, je ne peux m’empêcher de faire le rapprochement. André Mermoud aime les girafes. Peut-être parce qu’elles regardent au-delà de l’horizon immédiat. Comme elles, il a toujours su élever son regard au-dessus des difficultés pour apercevoir ce qui semblait impossible aux autres : la lumière au bout du chemin.

Et c’est sans doute là ce qui définit le mieux l’homme : une confiance obstinée dans l’avenir, la conviction que les obstacles ne sont pas des barrières, mais des défis à relever, et cette capacité rare à transformer une vision en réalité au bénéfice des autres.

Enfin, les girafes ne vivent pas seules. Elles avancent ensemble, attentives les unes aux autres. Elles nous rappellent que les plus belles réalisations humaines naissent toujours d’une aventure collective, d’une vision partagée et d’une confiance réciproque.

Pour cette toute première Conversation, le temps de comprendre, – il y en aura bien d’autres et avec d’autres personnalités aussi – la parole y circule librement : elle évoque la médecine comme responsabilité morale, la transmission comme devoir, l’Afrique comme réalité vécue — et cette capacité rare à tenir ensemble lucidité et espérance. Rien n’est démonstratif, tout est profondément vécu. Il est des trajectoires qui forcent le respect avant même que la parole ne commence. Celle d’André Mermoud appartient à cette catégorie rare de vies guidées par une exigence constante : comprendre pour mieux servir. Médecin, bâtisseur d’hôpitaux, passeur de savoir, architecte, paysan, humaniste, il ne s’est jamais contenté d’exercer un métier ; il a construit une vision, patiemment, loin du bruit et de toute quête de reconnaissance. Au fil de cette conversation, plusieurs photographies ouvrent la porte vers les publications du magazine accessibles en ligne. Que le lecteur n’hésite pas à s’y aventurer : il y découvrira bien d’autres témoignages, visages et épisodes de cette extraordinaire aventure humaine.

Alain : Ton livre dont nous parlerons bientôt semble guidé par le regard. Pourquoi ce sens occupe‑t‑il une place si centrale dans ton parcours ?

André : Parce que le regard est bien plus qu’un outil médical. Il est une rencontre.  Tu sais, en tant qu’ophtalmologue, j’ai appris à voir avec précision. Mais très vite, j’ai compris que l’essentiel se joue ailleurs : dans ce que l’on perçoit sans mesurer, dans ce qui se tisse entre deux êtres. Le regard soigne parfois avant même que la main n’intervienne.

Alain : Mais tu parles aussi du regard en Afrique. Est‑il différent ?

Photo extraite du livre d’André Mermoud intitulé N’abandonne jamais (actuellement en mise en page)
Photo extraite du livre d’André Mermoud intitulé N’abandonne jamais (actuellement en mise en page)

André : Oui, profondément. Le regard africain est direct, mais jamais intrusif. Il n’est pas pressé. Il observe avant de juger, il attend avant de demander. Dans nombre de villages où j’ai travaillé, un regard échangé vaut déjà reconnaissance. Quand un patient te regarde là-bas, il ne te « consulte » pas : il te confie quelque chose de lui. Cette densité du regard m’a beaucoup appris, y compris sur ma propre manière de voir.

Alain : Tu parles souvent de “regarder autrement”. Que veux-tu dire par là à ceux, innombrables qui te lise déjà dans notre magazine ?

André : Regarder autrement, c’est accepter de ne pas tout saisir immédiatement. C’est ralentir. Observer sans vouloir conclure trop vite. Je pense ici au lion qui souhaitait que je l’aide.

Que ce soit un patient, un animal,  un paysage ou une œuvre, il faut parfois laisser le regard s’ajuster, comme l’œil en basse lumière. Ce temps‑là est précieux. Il révèle ce qui échappe à l’empressement.

Alain : Ton parcours t’a conduit sur plusieurs continents.

L’Afrique occupe une place très particulière dans ta vie. Pourquoi et qu’y as-tu appris ?

André : Parce que l’Afrique ne m’a jamais laissé indemne. On n’y passe pas, on s’y déplace intérieurement. J’y suis arrivé comme médecin, avec un savoir, une technique, une mission. J’y suis resté comme homme, avec des doutes, des silences, des liens. L’Afrique m’a appris l’essentiel. Elle m’a appris l’humilité, la patience, et surtout le sens du “ensemble”. On y soigne rarement seul. On y construit avec les moyens du bord, mais avec une intelligence collective remarquable. On y comprend que la médecine ne commence pas avec la technique, mais avec la présence. Et surtout que soigner ne consiste pas seulement à réparer un organe, mais à entrer dans une relation

Alain : Dans tes récits, la lenteur revient souvent. Pourtant, ceux qui te connaissent savent aussi que tu aimes rappeler certains records chirurgicaux impressionnants : tant d’opérations réalisées en quelques jours, tant de patients soignés dans un délai très court. À première vue, cela semble difficile à concilier avec ton éloge de la lenteur. N’y a-t-il pas là un paradoxe ?

André : C’est une question que l’on me pose parfois. En réalité, je ne suis pas amoureux de la vitesse ni des records pour eux-mêmes. En médecine, ce qui compte n’est pas de battre un chiffre, mais de sauver une vue. Lorsque nous opérions un très grand nombre de patients atteints de glaucome en quelques jours, l’objectif n’était ni la performance ni la mise en avant personnelle. Le chiffre servait à attirer l’attention sur une maladie silencieuse et sournoise qui condamne encore trop de personnes à la cécité faute de diagnostic ou de traitement. Les records parlent aux médias, au public et parfois aux décideurs. Ils créent un signal que l’on ne peut ignorer. Si annoncer que 186 personnes ont été opérées en quelques jours permet ensuite de sensibiliser des milliers d’autres au glaucome, alors ce chiffre a rempli sa mission. La lenteur dont je parle est d’une autre nature. C’est celle de l’écoute, de la relation humaine et de la confiance qui se construit avec le temps. On peut agir très vite lorsqu’il s’agit de sauver une vue. Mais former des équipes, changer les mentalités, bâtir des hôpitaux ou transmettre un savoir demande des années. Au fond, vois-tu, la vitesse permet d’agir ; la lenteur permet de construire. Toute ma vie, j’ai eu besoin des deux.

Alain : Tu évoques souvent la beauté, sous des formes très différentes. Comment la définirais-tu ?

André :  Je ne la définirais pas. La beauté se reconnaît plus qu’elle ne s’explique. Elle surgit dans un regard retrouvé, dans une ligne architecturale juste, dans un geste altruiste, dans une note parfaitement placée. Pour moi, la beauté est partout où il y a de la justesse.

Alain : Si tu devais résumer ton parcours en quelques mots, que dirais-tu à nos lecteurs ?

André : J’ai simplement essayé de regarder le monde avec attention, de soigner sans dominer, et de construire — des lieux, des liens, des passerelles.

À suivre

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