La reine, ma maman et moi

Image d’illustration – les titres représentés sont volontaires et symboliques ©scriptis-éditions
Image d’illustration – les titres représentés sont volontaires et symboliques ©scriptis-éditions

Il est des figures que l’on juge trop tôt, et d’autres que l’on comprend trop tard. La littérature, elle, au contraire ne se presse guère. Elle observe, elle attend, puis elle révèle. C’est comme certains amours qui ne se déclarent pas d’emblée : ils se forment. Ils naissent dans le silence d’une maison, dans l’odeur du papier, dans un geste répété semaine après semaine, et finissent par façonner toute une vie. La passion des livres de la reine Camilla a ramené à ces jeudis de l’enfance de notre éditeur où, côte à côte avec sa maman, ils lisaient sans bruit. Bien avant les engagements publics, les clubs de lecture il y avait déjà cela : le pouvoir doux et durable des pages partagées. La Rédaction

Il est des passions qui ne naissent pas d’un choix conscient, mais d’un climat. Elles s’installent doucement, presque sans bruit, et ne nous quittent plus. Lorsque je parle aujourd’hui de la reine Camilla et de sa fidélité aux livres, je ne peux m’empêcher de revenir très loin en arrière à ces jeudis de mon enfance où la lecture s’est insinuée dans ma vie comme une évidence heureuse.

En Suisse, le congé scolaire était le mercredi. Mais le jeudi avait, pour moi, une saveur toute particulière. C’était le jour où je recevais Tintin. Le journal arrivait à la maison comme une promesse tenue : des aventures, des voyages, des énigmes, un monde plus vaste que le nôtre, déjà soigneusement plié entre une quinzaine de pages hautes en couleurs. Le même jour, ma maman recevait La Femme d’aujourd’hui. Les journaux ont parfois changé de forme ou de nom. Le geste, lui, est resté. Nous nous retrouvions alors, assis côte à côte, chacun plongé dans sa lecture.
Moi, entièrement absorbé par les chemins de papier de Tintin. Hergé n’a jamais revendiqué un attachement particulier aux chats, ni dans sa vie privée, ni dans son œuvre. Tintin n’avançait qu’avec Milou. Moi, au contraire, à l’âge où je lisais Tintin, j’aimais déjà les livres — et surtout les chats. Les deux allaient de pair. Les livres m’ouvraient le monde ; les chats m’apprenaient le silence, l’observation, la présence discrète. Je ne savais pas alors que ces attachements d’enfance persisteraient si longtemps. Ni que, bien plus tard, à un âge déjà avancé, je finirais par leur donner une place bien visible dans mon magazine.

Mon chat Aladin le Malin écrit régulièrement dans nos pages. Voir par exemple :

Changer le logo de nos éditions, après tant d’années, n’a pas non plus été un geste de modernisation ni une coquetterie graphique. Ce fut un geste de reconnaissance. Comme si, après avoir longtemps publié des textes, il était temps d’assumer aussi ce qui m’avait accompagné sans bruit : le goût des formes justes, des présences silencieuses, de ce qui n’impose rien mais veille.

Ainsi le chat est entré chez Scriptis. Non comme un emblème tapageur, mais comme un gardien. Gardien du temps long, de l’indépendance, de cette attention patiente que demandaient déjà, autrefois, les jeudis de mon enfance. Les livres d’un côté. Une présence aimée à côté de soi. Et ce silence plein où tout commence.

Ces jeudis après-midi-là, ma maman, elle, attentive à ses textes, à ses récits, à ces pages consacrées à la mode qu’elle suivait avec une élégance discrète, mais aussi à ses recettes, que nous avions le bonheur de goûter dès le surlendemain.

Ma mère appartenait à cette multitude de femmes dont on disait, d’un ton trop léger, qu’elles ne travaillaient pas. Cette idée me laisse encore songeur aujourd’hui. Comment pouvait-on croire qu’une femme tenant une maison, nourrissant les siens, organisant les jours et consolant les peines, n’accomplissait rien ? Elle travaillait beaucoup. Elle travaillait même tout le temps. Simplement, son travail ne se voyait pas sur une fiche de salaire, et c’est peut‑être pour cela qu’on l’a si longtemps oublié. Nous lisions donc accolés, sans nous parler, mais dans une proximité profonde, presque sacrée. Il régnait dans ces instants un silence plein, habité, où l’on comprenait — sans mots — que lire était une affaire sérieuse et joyeuse à la fois.

Je ne savais pas encore que ces moments-là feraient de moi un véritable « lettreux » et beaucoup plus tard un éditeur.

La lecture comme refuge et comme lien

Avec le recul, je comprends que ce que ma mère m’a transmis ce jour‑là n’était pas seulement le goût des histoires. C’était une manière d’être au monde : prendre le temps, s’absorber, accorder de la valeur aux mots, aux idées, aux récits. La lecture n’était pas un divertissement, mais un temps légitime, respecté.

C’est sans doute pour cette raison que la trajectoire de la reine d’Angleterre Camilla me touche aussi particulièrement aujourd’hui. Longtemps caricaturée, jugée, rejetée, elle n’a pas cherché à se racheter par la parole ou la stratégie. Elle a fait ce qu’elle savait faire depuis toujours : elle a lu. Et plus tard, elle a transmis !

Sa démarche avec The Queen’s Reading Room n’est rien d’autre, au fond, qu’un prolongement adulte de ces lectures côte à côte de mon enfance. Un espace où l’on lit ensemble, même à distance. Où l’on partage sans imposer. Où le livre devient un lieu commun.

Les livres comme messagers du temps long

Cette fidélité aux livres, la reine Camilla ne l’a jamais présentée comme un étendard. Elle l’a vécue comme on vit une respiration ancienne, héritée, presque familiale. Lire, pour elle, n’est pas une posture culturelle, mais une manière de rester reliée — aux autres, au monde, au temps long.

Chez Camilla, il n’est jamais question de savant étalage. Il est question de gratitude. Gratitude envers les livres qui nous ont formés, soutenus, parfois consolés. Gratitude envers ceux qui nous les ont mis entre les mains — un parent, un professeur, un ami.

C’est ainsi que la lecture circule : non par l’obligation, mais par le désir.

Lire pour rester humain

Lorsque Camilla défend aujourd’hui l’idée que les histoires sont un droit humain, elle ne fait rien d’autre que défendre ces instants fragiles et fondateurs : un tout jeune lecteur penché sur ses histoires, une mère sur un magazine, un silence partagé qui ouvre l’esprit.

Lire, c’est apprendre à être seul sans être isolé.
Lire, c’est entrer dans le monde de l’autre sans se perdre.
Lire, c’est parfois survivre, souvent comprendre, toujours espérer.

Voilà pourquoi cette passion silencieuse mérite d’être racontée. Non pour dresser des portraits officiels, mais pour rappeler que nos vies se construisent aussi dans ces moments minuscules — un jeudi d’enfance, une odeur de papier, une présence aimée à côté de soi.

Ce que je veux transmettre à mon tour

Si je rends hommage aujourd’hui à la reine Camilla, je rends aussi hommage à ma mère, à Tintin, à La Femme d’aujourd’hui, et à tous ces livres qui m’ont accompagné sans bruit pendant des décennies.

La lecture ne m’a jamais quitté.
Elle m’a précédé.
Elle m’a suivi.
Et elle continue de m’ouvrir le monde.

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