Peut-on être affecté par ce que l’on ne sent pas ?

Vingt ans après sa publication, en 2004, l’étude REFLEX continue de faire vibrer les esprits curieux. Menée par douze laboratoires européens, elle révélait des effets biologiques inattendus des ondes électromagnétiques à faible intensité. Elle révélait en effet que les ondes électromagnétiques dites « non ionisantes » — celles qui ne chauffent pas — pouvaient tout de même perturber nos cellules. ADN fragmenté, stress oxydatif, gènes en alerte : REFLEX posait une question simple mais dérangeante. Peut-on être affecté par ce que l’on ne sent pas ? Une question simple, une réponse complexe. Vingt et un ans plus tard, la science n’a pas tranché. Mais le silence, lui, en dit long.  Une brèche dans le mur du silence scientifique. Notre scientifique Philippe Margoux-Menneret fait le point pour notre magazine.  La Rédaction

En 2004, une étude européenne semait le trouble dans le monde feutré de la recherche biomédicale. Son nom : REFLEX. Son sujet : les effets des ondes électromagnétiques dites « non ionisantes » — celles qui ne brûlent pas, ne cassent pas les molécules, mais qui nous traversent chaque jour, du réveil au coucher. Téléphones portables, Wi-Fi, lignes à haute tension : et si ces ondes, à des niveaux pourtant jugés sûrs, avaient un impact sur nos cellules ? Une question simple, une réponse complexe

L’étude REFLEX (pour Risk Evaluation of Potential Environmental Hazards from Low Energy Electromagnetic Field Exposure) a mobilisé douze laboratoires européens entre 2000 et 2004. Leur mission : observer ce qui se passe dans nos cellules quand elles sont exposées à des champs électromagnétiques de faible intensité, comme ceux des téléphones GSM ou des lignes électriques.

Le résultat ? Des signaux biologiques troublants, même à des niveaux bien inférieurs aux seuils dits « thermiques » — ceux à partir desquels la chaleur devient un danger.

 Ce que les chercheurs ont observé

Des altérations de l’ADN, comme des cassures ou des « micronoyaux » (fragments d’ADN errants).

Un stress oxydatif, c’est-à-dire une surproduction de radicaux libres, ces molécules instables qui peuvent endommager nos cellules.

Des modifications de l’expression de certains gènes, notamment ceux liés au stress cellulaire, à la réparation de l’ADN ou au cycle de vie des cellules.

Des effets variables selon les types de cellules et les fréquences utilisées.

Mais surtout : aucun échauffement détecté. Ce qui signifie que ces effets ne s’expliquent pas par la chaleur, comme on le croyait jusque-là.

Et alors, danger ou pas danger ?

C’est là que le débat commence. Car si REFLEX a mis en lumière des réponses biologiques indéniables, elle n’a pas pu démontrer un risque sanitaire direct. En clair : oui, les cellules réagissent. Mais est-ce dangereux pour la santé humaine ? La science, prudente, répond : on ne sait pas encore.

Certaines équipes ont tenté de reproduire les résultats. Certaines y sont parvenues, d’autres non. Les critiques ont pointé du doigt le manque d’uniformité entre les laboratoires, les conditions d’exposition, ou encore l’absence de mécanisme physique clairement établi.

Pourtant un tournant discret, mais décisif

Malgré ses limites, REFLEX a marqué un tournant. Elle a ouvert la voie à une nouvelle génération d’études, plus rigoureuses, plus technologiques, plus ouvertes à l’invisible. Elle a aussi contribué à la standardisation des dispositifs d’exposition, et à l’émergence des approches dites « omiques » (génomique, protéomique, etc.) pour mieux comprendre les effets subtils des ondes. Le mot « omique » désigne un ensemble de domaines scientifiques qui cherchent à comprendre le vivant dans sa globalité. Au lieu d’étudier un seul élément — comme un gène ou une protéine — ces disciplines analysent tous les composants d’un organisme en même temps : gènes, ARN, protéines, petites molécules, lipides, microbes qui vivent en nous, etc. L’idée est simple : pour comprendre comment fonctionne un être vivant, il ne suffit pas de regarder une pièce du puzzle. Les sciences omiques tentent donc de dresser la carte complète de ces éléments et de voir comment ils interagissent pour façonner ce que nous sommes, en bonne santé comme en maladie.

Et puis, il y a ce détail que l’histoire a presque oublié : en 2003, la société de réassurance AXA a retiré de ses contrats toute couverture liée aux risques électromagnétiques. Un hasard ? Une précaution ? Une intuition ?

Vingt et un ans plus tard…

Aujourd’hui, alors que les ondes sont partout — 5G, objets connectés, compteurs intelligents —, la question posée par REFLEX reste entière : peut-on être affecté par ce qu’on ne sent pas ? Et si oui, comment le prouver ? La science avance, parfois à tâtons. Mais elle avance. Et REFLEX, malgré ses zones d’ombre, reste un jalon essentiel. Un appel à écouter ce que nos cellules murmurent, bien avant qu’elles ne crient.

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