Le strabisme

Photo générée par Ia d'une petite fille atteinte de strabisme

Tous n’ayant pas forcément des problèmes de glaucome dont le professeur Mermoud est la sommité mondiale incontestable, notre célèbre chirurgien répond très volontiers aux interrogations qu’ont nos innombrables lectrices et lecteurs au sujet d’autres problèmes oculaires. Comme à son habitude, il nous livre des réflexions humanitaires, de cœur et de vie qui ont façonné sa vision du monde. Aujourd’hui, dans son article de fond, il nous parle de strabisme qui peut entraîner des conséquences bien pénibles pour ceux et celles qui en souffrent. La rédaction

Je reviens à peine d’Abou Dhabi[1], où s’est déroulé le Congrès mondial du glaucome. A l’occasion d’une discussion avec mes pairs, j’ai eu l’occasion de leur dire combien dans toute ma vie, j’ai été reconnaissant d’avoir pu effectuer des opérations dans un tout petit hôpital à l’autre bout du monde. C’est en Afrique australe et plus précisément au Lesotho que pour la toute première fois de ma vie de jeune médecin, j’ai eu la chance d’opérer un bébé de six mois à peine, atteint d’un strabisme très prononcé. Ce strabisme était même tellement sévère que ce bébé ne voyait rien. Je vous dirai plus loin comme c’est possible. Plus de trente-cinq ans se sont écoulés, mais je me souviens bien de ce pauvre bébé, parce que pendant l’opération, il a eu un arrêt cardiaque. A l’époque ce petit hôpital n’avait pas de défibrillateur. Grâce au fait que je maîtrisais parfaitement le massage cardiaque, ce bébé a pu être sauvé. Son ange gardien a certainement aussi grandement contribué à le sauver. Beaucoup de gens dans le monde croient que lorsque vous poursuivez une mission caritative, vous ne faites que donner. Je ne vois pas les choses de cette façon, parce qu’en retour, j’ai eu l’occasion de faire tellement d’interventions chirurgicales qu’un jeune chirurgien n’aurait jamais pu faire. Le traitement du strabisme est donc bel et bien un de mes premiers actes chirurgicaux.

Un impact significatif

Le strabisme est le terme médical pour désigner le fait de loucher. Il a un impact significatif sur le bien-être psychosocial de l’être humain qui en est frappé. Une personne atteinte de strabisme éprouvera certainement des difficultés dans ses interactions sociales et bien que je ne sois pas psychiatre, je pense que l’estime de soi pourrait bien en être affectée. Vous n’ignorez pas que dans notre société, l’apparence joue un rôle important sinon crucial. Les troubles visuels, tel que le strabisme peuvent entraîner des difficultés relationnelles et un développement de la personnalité perturbé. Chez les adultes, le strabisme peut occasionner une perte d’autonomie, des chutes, ou une impossibilité de conduire une voiture. Là encore, on ne se sentira pas comme les autres. L’ophtalmologue que je suis doit donc tout faire pour le succès du traitement.

Qu’est-ce que le strabisme ?

Le strabisme se caractérise par la déviation d’un œil par rapport à l’autre. C’est dire qu’un œil dévie par rapport à l’autre en fixant un objet ou une autre personne, par exemple. C’est le signe évident que le cerveau ne parvient plus à fusionner correctement les images. Par conséquent, lorsque ces derniers ne sont pas alignés, le cerveau reçoit deux images différentes. Un non-alignement des globes oculaires peut aboutir à l’envoi vers le cortex visuel d’images rétiniennes différentes. Si ce désalignement se produit, le cerveau d’un enfant peut ne recevoir les informations que d’un seul œil à la fois, et les signaux de l’autre œil sont supprimés. Cette réalité entraînera alors une baisse de l’acuité visuelle qui peut être importante.  Chez les adultes, le strabisme peut provoquer une vision double (diplopie). Le strabisme n’est ni anodin, ni un petit défaut, bien au contraire. C’est un sérieux handicap visuel provoquant des troubles de la vue bilatéraux et tridimensionnels. Une vision double ou un strabisme aigu constituent l’une des urgences ophtalmologiques et nécessite impérativement un examen ophtalmologique. La déviation mentionnée plus haut peut être vers l’intérieur ou vers l’extérieur de l’un des deux axes optiques par rapport à la position normale des yeux (parallèle).

Pour s’y retrouver

N’allez pas croire que l’on parle de strabisme, un point c’est tout. Non, c’est que lorsqu’un œil dévie vers l’extérieur, on a affaire à un strabisme divergent. Et il peut même être intermittent lorsque son angle fluctue et n’est pas permanent. On parle de strabisme convergent lorsque l’œil dévie vers l’intérieur. Lors d’hypermétropie[2] il est fréquent que l’œil fournisse de grands efforts pour parvenir à une vision plus nette et dans ce cas-là, on parle de strabisme accommodatif. Deux autres formes de strabisme existent mais sont beaucoup moins fréquents. Il s’agit du strabisme paralytique qui se produit de manière subite lorsqu’un des nerfs innerve les muscles oculomoteurs. Lorsqu’on œil tourne vers le bas ou vers le haut, on a alors affaire avec un strabisme que l’on qualifie de vertical.

Je vous ai parlé plus haut de mon premier cas d’opération de strabisme d’un bébé africain. Cela me fait penser de vous dire qu’il est fréquent de voir des bébés montrer des signes de strabisme, particulièrement dans les deux mois après leur naissance. Toutefois, il est crucial de rechercher d’éventuelles anomalies de la vision chez les enfants, car un strabisme non corrigé peut conduire à l’amblyopie. Qu’est-ce qu’une amblyopie ? allez-vous me demander. Eh bien, c’est une déficience visuelle qui se manifeste en règle générale chez les jeunes enfants. Elle se caractérise par une différence d’acuité visuelle entre les deux yeux, où l’un des yeux transmet des images de qualité insuffisante pour être traitées correctement par le cerveau. Voilà aussi pourquoi on appelle cette déficience « œil paresseux ». Du coup, le cerveau commence à ignorer les images de cet œil, et qui conduira à une perte progressive de la vision dans cet œil. Vous comprendrez maintenant pourquoi le pauvre bébé dont je vous parlais ci-dessus n’y voyait rien !

Il est très important de traiter cette vision déficiente avant l’âge de 8 ans, car c’est à peu près à cet âge que la vision définitive est atteinte. Voilà pourquoi un ophtalmologue effectuera une évaluation ophtalmologique chez les enfants qui présentent une déviation oculaire.

Quelles sont les causes du strabisme ?

Ces causes peuvent être assez complexes et même parfois interdépendantes. D’autres maladies oculaires ou systémiques peuvent causer un strabisme. Les causes peuvent d’ailleurs aussi être accidentelles. Il importe donc de les identifier le plus tôt possible afin de permettre un traitement efficace et de prévenir les conséquences à long terme de l’amblyopie. Il peut donc s’agir d’anomalies au niveau des muscles responsables de l’alignement des yeux, anomalies qui peuvent du reste être présentes dès la naissance. On parlera alors d’une malformation congénitale.  Parmi les problèmes congénitaux, il peut s’agir d’une anomalie de la rétine pouvant affecter la vision et conduire à un strabisme. Une obstruction de l’axe visuel, telle qu’une cataracte congénitale peut perturber ou empêcher complètement la formation de l’image rétinienne dans l’œil atteint. Cette pathologie peut aussi entraîner une amblyopie. Lorsque les deux yeux d’une personne présente des erreurs de réfraction différentes, ce qui entraîne une mise au point différente des images rétiniennes. L’image de l’œil avec l’erreur de réfraction la plus importante est moins bien focalisée, ce qui peut conduire à l’amblyopie. Des problèmes dans les nerfs contrôlant les muscles oculaires peuvent entraîner un strabisme. On aura alors affaire à des défauts neurologiques Chez l’enfant, des problèmes de réfraction, telle que l’hypermétropie non traitée, peuvent causer un strabisme. Des blessures à la tête ou aux yeux peuvent tout à fait aussi provoquer un strabisme.

Comment corriger un strabisme infantile ?

L’un des premiers traitements est d’utiliser une paire de lunettes, accompagnées d’occlusions (patchs) et, s’il y a lieu, d’une thérapie visuelle (exercices oculaires).

L’ophtalmologue prescrira des médicaments en vue de détendre les muscles si l’utilisation de lunettes et de la thérapie visuelle ne suffisent pas

Enfin, lorsque ces premières mesures ne permettent pas de corriger le strabisme, une intervention chirurgicale devra être envisagée. Elle consistera alors soit à affaiblir ou au contraire à renforcer les muscles oculaires en vue de modifier l’alignement de l’œil pour qu’il soit parallèle. Pour l’affaiblissement (récession), le chirurgien ophtalmologue séparera le muscle et le rattachera plus loin de la partie antérieure de l’œil afin d’affaiblir le muscle. Pour le cas contraire, soit la résection[3]: l’ophtalmologue éliminera une partie du muscle de l’œil pour le tendre davantage.

Des complications peuvent-elles se présenter ?

D’après mon expérience et les expériences empiriques de mes pairs, les complications graves sont très rares.  Il peut certes se produire des effets secondaires après une opération du strabisme, tels que des rougeurs, une gêne et des douleurs, mais ils seront tous temporaires. La chirurgie de réparation du muscle oculaire est une intervention ambulatoire ne nécessitant pas d’hospitalisation. Elle présente effectivement un taux de réussite élevé et après quelques jours de repos les enfants pourront retrouver leur vie d’enfant usuelle.


[1] La capitale des Émirats arabes unis (NDLR). 

[2] L’hypermétropie est un trouble de la vision assez fréquent qui se caractérise par une bonne vision des objets éloignés, mais une difficulté à voir clairement les objets proches. 

[3] ou si vous préférez le (renforcement

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