L’âme des musiciens

Et si, derrière la virtuosité et l’éclat de la scène, se jouait un drame bien plus discret — celui de l’âme ? À travers une rencontre rare entre art et psychanalyse, cette conférence dévoile ce que l’on pressent sans toujours oser le nommer : la fragilité, les tensions et les équilibres secrets qui habitent le musicien. Sous le regard affûté du Comte de Grandvaux, le lecteur est invité à franchir le seuil des apparences et à pénétrer dans cet espace intime où la musique cesse d’être performance… pour devenir révélation. La Rédaction

Je me trouvais récemment convié à une réunion des plus distinguées, consacrée à un sujet que l’on feint souvent d’ignorer tant il est délicat : la psychologie du musicien.

Point de frivolité ici — quoique ! — mais une exploration sérieuse de ce que dissimule, derrière la grâce apparente, l’architecture intérieure de ceux qui nous font vibrer.

L’assemblée avait l’excellent goût d’inviter Madame Lena Leala, directrice artistique de l’Académie de musique de Vienne, à l’élégance toute viennoise, ainsi que Monsieur Julio Bodo, psychanalyste venu du Brésil, dont la parole, je puis vous l’assurer, ne manquait ni de profondeur ni d’humanité.

Le tout sous l’égide du magazine Découverte Mag, dont l’audience française, belge, luxembourgeoise, canadienne francophone et suisse — bien sûr — semble avoir conservé ce précieux privilège : celui de s’intéresser encore à l’âme.

Une conversation… presque intime

La très célèbre violoncelliste Liina Leijala prit la parole avec cette retenue raffinée propre aux artistes véritables. Je vous invite d’ailleurs à relire l’article de notre éditeur, Voyage musical vers de nouveaux mondes sonores… le violoncelle ! dédié à cette étoile montante :https://www.decouverte-mag.com/voyage-musical-vers-de-nouveaux-mondes-sonores-le-violoncelle/

Liina Leijala

Après quelques propos éclairés, elle invita Julio Bodo à nous livrer les premières notes de cette partition… mentale.

Il fut rapidement question d’une évidence trop souvent tue : l’artiste n’est pas seulement talentueux — il est vulnérable. Et cette vulnérabilité, loin d’être une faiblesse, constitue peut-être la véritable clef de voûte de son art.

Le musicien : créature paradoxale par excellence

Julio Bodo, psychanalyste brésilien formé aux fondements de la psychanalyse et engagé depuis de nombreuses années dans l’accompagnement humain, est reconnu pour son approche appliquée des enjeux psychiques de la performance et de la créativité. Il rappela, avec une simplicité désarmante, que la musique — et, au fond, l’art en général — est une affaire de santé mentale.

Chère lectrice, cher lecteur, je vous vois sourire. Et pourtant…Car voyez-vous, le musicien débute sa vie comme d’autres entrent en religion : tôt, intensément, et sans la moindre garantie de salut. Il s’exerce, sacrifie, s’expose… tout en demeurant, le plus souvent, d’une sensibilité à fleur de peau.

D’où ce paradoxe délicieux — et permettez-moi de la dire franchement – un peu cruel : avoir besoin d’être vu… tout en redoutant d’être exposé.

Julio Bodo cita à ce propos une formule que je me plais à conserver précieusement :

« C’est une joie d’être caché, mais une catastrophe de ne pas être trouvé. »

Tout est là.

Le masque… mais pas le mensonge

Sur scène, le musicien revêt ce que l’on pourrait appeler un masque — non point pour dissimuler, mais pour révéler. Encore faut-il que ce masque ne trahisse pas l’essentiel.

Le véritable défi n’est donc pas de jouer…mais bien de rester soi tout en devenant autre. Un art d’une extrême subtilité que notre époque, obsédée par la performance, ne facilite guère.

Le plaisir… cette denrée fragile

Ô combien j’ai goûté ce moment où fut rappelée une vérité presque subversive :

le musicien doit continuer à jouer

J’entends bien : jouer au sens premier, naïf, presque enfantin.

Car il est tragique — et fréquent — que, sous le poids des concours, des auditions et des regards, l’artiste oublie la raison même de son commencement. La perfection, mesdames et messieurs, est une tyrannie redoutable.

Se connaître… ou tenter de le faire

Il fut évoqué ce vieux conseil, toujours d’actualité :

« Connais-toi toi-même »

Car comment se connaître lorsque l’on commence à huit ans une carrière que l’on jugera à vingt ? Permettez-moi d’ajouter : excellente idée… mais entreprise à vie.

« Connais-toi toi-même », dit l’antique sagesse de Delphes — ce qui, à bien considérer la chose, n’a rien d’une aimable suggestion. Il s’agit là d’une entreprise redoutable :
se dépouiller de ses illusions, affronter ce que l’on préfère ignorer, et accepter que l’on soit, en définitive, bien moins stable — et infiniment plus mystérieux — qu’on ne l’imaginait. Dans le cas du musicien, cette maxime prend une profondeur toute particulière. Se connaître, ce n’est pas seulement maîtriser son instrument ni comprendre une partition. C’est avoir conscience qu’il a différentes facettes.

Le musicien a différentes facettes.

C’est bien plus encore : savoir d’où naît son geste artistique, reconnaître ses peurs, ses désirs, ses fragilités, accepter que l’expression artistique soit toujours, d’une certaine manière, un aveu. Ainsi, l’artiste qui se connaît véritablement ne cherche plus à être parfait…il cherche à être juste.

L’éloge du silence

Véritable moment de grâce. Julio Bodo rappela que le silence, en musique, n’est point une absence — mais une condition.

Sans pause, point de musique !
Sans respiration, point de vie !

Combien d’artistes s’épuisent à vouloir jouer sans relâche… oubliant que même Beethoven savait se taire.

Le piège du “toujours mieux”

Le perfectionnisme — ce mot élégant pour désigner une angoisse polie — fut abordé avec une lucidité salutaire. Le constat est simple : jugements constants, insatisfaction chronique et, finalement, éloignement progressif de soi

Le remède ? Accepter d’être suffisamment bon !

Ce qui, permettez-moi de le dire, relève déjà d’une forme d’héroïsme discret.

Trouver sa voix — la seule affaire sérieuse

Car, au fond, la question n’est pas : Suis-je techniquement irréprochable ?

Mais bien : Qui suis-je lorsque je joue ?

Le public, contrairement à certaines croyances académiques, ne s’émeut pas seulement de la précision — mais de la présence.

Le regard… ou la tyrannie invisible

Ah, ce regard des autres…Concours, auditions, critiques — mais aussi cette petite voix intérieure qui, avouons-le, demeure souvent la plus sévère. Le musicien ne redoute pas seulement le public, il  redoute son propre tribunal

Après le triomphe… le vide ?

Voici sans doute à mon avis le moment le plus humain de la conférence. Après l’ivresse de la scène — montée d’adrénaline, applaudissements, accomplissement — survient parfois un silence intérieur vertigineux. Car, en vérité, il n’est pas donné de vivre en apothéose permanente. Et peut-être est-ce une grâce.

Se retirer pour durer

Les recommandations furent d’une simplicité presque aristocratique :

Et surtout : s’autoriser à ne rien faire

Ce qui, dans nos sociétés, constitue une forme étonnamment moderne de résistance.

Parler… un luxe nécessaire

Dans un monde compétitif, confier ses failles à ses pairs relève parfois d’une audace rare. D’où ce conseil, profondément sérieux : consulter un professionnel et s’offrir un espace sans jugement, car l’âme — elle aussi — exige parfois d’être accordée.

Ma conclusion

Je quittai cette conférence avec un sentiment, paradoxalement, apaisant : la vie du musicien est exigeante, sans doute, mais elle n’est en rien absurde.

À condition, bien entendu, de maintenir cet équilibre fragile entre :

Le dernier mot — et non des moindres, de Liina

Prenez soin de votre esprit comme vous accordez votre instrument. Car, comme il fut élégamment suggéré ce soir-là : la santé mentale n’est pas un luxe d’artiste…elle en est la condition première.

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