Sous la mousson, le souffle de la vie

Pour ce médecin qui parcourt l’Afrique au gré de ses engagements hospitaliers, la Sierra Leone ne figurait certes pas parmi les destinations évidentes. Autour de lui, les mises en garde se multipliaient : pays meurtri par l’histoire, réputé dangereux et loin de tout, il semblait appartenir aux territoires de l’adversité plutôt qu’à ceux où l’on bâtit des rêves. Le professeur Mermoud était loin d’imaginer qu’en posant le pied sur cette terre, il s’apprêtait à vivre une aventure humaine hors du commun. Voici le premier épisode d’une traversée où la médecine abandonne ses seuls atours scientifiques pour retrouver son essence la plus profonde : un engagement total au service de l’autre, un acte de courage, de foi et d’humanité. — La Rédaction

L’appel inattendu

Tout a commencé par un appel, deux mois plus tôt. Harald Pfeiffer, un professionnel de la santé suisse aujourd’hui âgé de 84 ans, cherchait, aux côtés de son épouse, à transmettre l’œuvre d’une vie. Un hôpital porté à bout de bras au cœur de la Sierra Leone, dans une région où panser les plaies relève de l’abnégation quotidienne.

Lorsque le docteur Philippe Glasson, nouveau président de l’Association Suisse Sierra Leone, a appris que j’envisageais d’aller observer ce lieu de plus près, il a immédiatement décidé de m’accompagner. C’est ainsi que démarre réellement cette histoire : deux confrères et amis de longue date, réunis sous le même ciel, partageant la même destination et la même quête de compréhension.

L’arrivée sous une lumière contrastée

Après cinq heures d’un vol paisible, l’avion entame sa descente vers l’aéroport de Lungi. Par le hublot strié d’eau, Freetown ne s’offre pas tout de suite dans la clarté, mais se dessine sous une lumière fascinante. Freetown est connue pour ses microclimats : les collines bloquent les nuages d’un côté pendant que, de l’autre, un soleil éclatant frappe le reflet mat de l’océan. La lumière peut être totalement différente à quelques centaines de mètres, offrant le spectacle d’une pluie tropicale sur une partie de la ville et d’un soleil radieux sur le reste. Pourtant, au moment précis de l’atterrissage, c’est finalement la masse d’eau sombre de la mousson qui l’a emporté, noyant la côte sous une averse intense.

Bref, ce n’était pas le Freetown idéalisé des cartes postales, celui auquel on aspire lorsqu’on évoque la capitale sierraléonaise. Ma vieille habitude m’a aussitôt repris : cette manière instinctive de lire la lumière avant de regarder le sol. Je parcours l’Afrique depuis assez longtemps pour savoir que son ciel ne ment jamais. Même lorsqu’elle se dérobe derrière le rideau de pluie, la lumière africaine raconte une histoire. Elle dit la saison, la promesse ou le danger ; elle vous chuchote si le pays vous accueille ou s’il entend vous tenir à distance. Ce jour-là, sous les trombes d’eau qui martelaient la carlingue, j’ai compris que cette terre ne me repoussait pas.

On m’avait pourtant adjuré de ne pas venir. On m’avait dépeint un territoire imprévisible, aussi méfiant qu’un animal blessé. Pourtant, au moment exact où les roues ont mordu la piste trempée, une paix profonde m’a envahi. Une paix affranchie de la raison et du doute. Dans un souffle silencieux, la Sierra Leone venait simplement de me souhaiter la bienvenue.

La route vers le nord

À peine sorti de l’aéroport, tout vibre. Les voix chantantes, la moiteur de l’air, la vivacité des gestes et des regards. Je traverse cette effervescence enveloppée par une certitude étrange. Aucune menace ici, mais une énergie brute, une impulsion vitale qui m’incite à avancer.

Ici, la pluie n’est pas un simple aléa météorologique : c’est une caresse lourde, chaude, presque charnelle. Elle transforme les pistes en rivières, isole les villages et transforme les silhouettes en ombres brillantes. La mousson ne bloque pas le chemin, elle impose son rythme. Elle exige une immersion immédiate. Nous prenons la route du nord, en direction de Makeni. Les kilomètres défilent à travers des paysages de terre rouge, des alignements de palmiers immobiles et des hameaux d’où s’échappent les rires d’enfants courant pieds nus derrière notre véhicule. Plus nous progressons, plus la nature se déploie avec majesté. Les arbres forment d’immenses arches végétales au-dessus de l’asphalte, les cours d’eau étincellent comme des lames d’argent, et l’air s’emplit d’un parfum envoûtant d’humus, de végétation écrasée et de pluie ancienne. Je me sens étrangement protégé par cette terre inconnue, guidé par une présence invisible mais bien réelle.

L’apparition de Magbenteh

Puis, à la lisière de la ville, derrière une rangée d’eucalyptus poussiéreux, Magbenteh est apparu. Non pas comme une simple étape sur une carte, mais comme une évidence.

Le Magbenteh Community Hospital se dresse là, tel un miraculeux survivant. Ses murs bleus, écaillés par le temps et les saisons des pluies, portent les traces indélébiles de vingt années de crises sanitaires, de guerres et d’épidémies. En franchissant le seuil, la chaleur vous saisit, dense et presque palpable. Elle enveloppe les lits métalliques, les moustiquaires usées par les ans et le balancement méticuleux des infirmières qui accomplissent des miracles avec une pénurie chronique de moyens.

Dans la lumière dorée qui filtre par les fenêtres abîmées, mon regard s’arrête sur deux mamans que tout semble opposer. Deux femmes, deux destins. Assises en silence, elles bercent doucement leur enfant malade. Un abîme invisible semble les séparer. Celle de gauche, assise sur le matelas à motifs, a les pieds nus, comme si elle arrivait d’un village lointain où l’asphalte n’existe pas. L’autre, à droite, porte une paire de sandales, un signe que leurs chemins ont été bien différents. Pourtant, le même espoir fragile les unit. Et ici, dans cette pièce où le temps s’arrête, leurs différences s’effacent. Elles ne réclament rien, n’échangent aucun mot, elles attendent. Dans ce dénuement, cette attente n’est pas de la résignation, c’est une forme supérieure de courage, un amour qui défie le désespoir.

Moi qui suis habitué au confort, à la haute technologie et à la précision feutrée des blocs opératoires suisses, le choc est brutal. Face à cette mère et au souffle court de cet hôpital à bout de force, une évidence m’a frappé de plein fouet : dans ce sanctuaire, chaque acte médical est une improvisation, chaque soin une victoire arrachée de haute lutte à la fatalité.

Il ne sera pas question ici de faire une simple mission ponctuelle ou de poser un pansement temporaire. Le destin vient de me tendre un flambeau. L’engagement devra être total pour reconstruire, moderniser et rééquiper Magbenteh, afin de lui redonner toute sa capacité à soigner. Car derrière ces murs fatigués réside une réalité absolue : cet hôpital est le dernier rempart pour des milliers de familles. Et si Magbenteh venait à tomber, c’est tout un territoire qui basculerait dans la nuit.

A suivre

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