Tout au long du parcours humanitaire d’exception du professeur André Mermoud, des dizaines de milliers de prénoms d’enfants, d’hommes et de femmes ont résonné comme autant d’étincelles de vie retrouvée. Aujourd’hui encore, c’est sous la palette expressive de LAYLAH que s’illumine notre Une. Artiste complice de Découverte-MAG et signature visuelle des futurs ouvrages des Éditions Scriptis — dont « N’Abandonne jamais ! », récit exceptionnel d’André Mermoud —, elle apporte à cette publication-ci une touche poétique et vibrante. Dans sa création, la petite Jalia – dont le regard s’est ouvert au monde grâce à l’intervention de notre chirurgien – côtoie toute l’humanité de ces rencontres inoubliables (relisez https://www.decouverte-mag.com/jalia-six-ans-voit-pour-la-premiere-fois-de-sa-vie/). Avec cette sensibilité picturale qui sublimera les livres à venir de notre maison d’édition, LAYLAH retrace avec grâce la route que s’apprêtent à parcourir notre éditeur et son épouse aux côtés du professeur Mermoud : un itinéraire reliant Lausanne au cœur du Sénégal, là où deux hôpitaux bâtis continuent d’offrir soin et espérance. La Rédaction
Vous êtes si nombreux à lire régulièrement nos colonnes et à connaître les chroniques de ce grand spécialiste du glaucome mondialement reconnu. Ses confidences, il les rédige non seulement depuis ses innombrables lieux de missions dans toute l’Afrique, mais surtout depuis son hôpital de Saly Portudal, au Sénégal. Avec une humanité constante, il y décrit son combat quotidien pour la vue en Afrique (à l’instar de ses notes partagées sur Découverte-MAG). Mais en coulisses, la véritable aventure dépasse de loin ce que racontent les rapports officiels et les articles de presse.
D’ailleurs, on croit souvent connaître les grands hommes par leurs titres honorifiques ou la liste de leurs travaux scientifiques. Je salue ici l’homme aux multiples dimensions : homme de vision et d’action, professeur de médecine d’exception, architecte inspiré des lieux de soins qu’il bâtit, mais aussi amoureux de la terre qui fait façonner huiles d’olive, vinaigre balsamique d’exception et bien d’autres produits encore, dont les bénéfices vont directement à son œuvre humanitaire. Pourtant, lorsqu’on a la chance de marcher à côtés de ces grands personnages, loin des colloques et de la lumière des projecteurs, on découvre une tout autre réalité.
Les yeux de Makeni : quand un regard rendu redonne une vie
Il y a des silences qui pèsent plus lourd que des mots. Dans la pénombre de la clinique de Makeni, en Sierra Leone, sous une chaleur étouffante où l’air semble immobile, une petite fille de huit ans, Fatmata, tenait la main de sa mère.
Elle ne voyait pas le soleil qui brillait dehors, ni le visage de l’homme qui s’agenouillait à sa hauteur. Depuis deux ans, un voile blanc sur ses yeux l’avait condamnée à l’obscurité et à l’isolement.
Pour beaucoup, ce n’était qu’un cas parmi d’autres innombrables dans les statistiques de la cécité pourtant évitable en Afrique de l’Ouest — une ligne de plus sur un rapport sanitaire. Mais pour André, il n’y a jamais eu de lignes sur un rapport. Il n’y a que des regards à réparer.
Ce jour-là, le geste était le même que celui qu’il a répété des milliers de fois : précis, rigoureux, empreint d’une humilité scientifique totale. Pourtant, lorsque les bandages ont été retirés le lendemain matin, l’instant a échappé à toute logique médicale. Fatmata n’a pas seulement cligné des yeux face à la lumière : son regard s’est posé sur le visage d’André, puis sur celui de sa mère. Un sourire lent, presque incrédule, s’est dessiné sur ses lèvres, avant qu’un éclat de rire ne vienne délivrer la pièce. Pour la première fois depuis des années, elle voyait le monde.
C’est cette seconde suspendue qui résume toute l’œuvre d’André Mermoud et de ses équipes : bâtir des infrastructures et former des médecins sur place n’a qu’un seul but, offrir à des êtres humains la possibilité de regarder à nouveau l’avenir en face.
La dignité à hauteur d’homme
Ce qui frappe le plus — et qui ne figurera dans aucun bilan de santé internationale —, ce n’est pas seulement la maestria du geste opératoire. C’est la manière dont mon ami s’adresse, par exemple, à ce vénérable senior apeuré, n’ayant jamais approché un bloc opératoire de sa vie, et dont les traits et le sourire rappellent irrésistiblement un certain Ray Charles, le géant de la soul aux yeux voilés.
C’est ce ton de voix infiniment rassurant, cette main posée sur une épaule tremblante, cette présence d’une simplicité désarmante.
Car pour André Mermoud, la médecine n’a de sens que si elle s’enracine dans la dignité humaine. Il ne vient pas « apporter la lumière » avec condescendance ; il vient transmettre des outils pour que le savoir reste sur place, pérenne et autonome. Derrière chaque opération réussie, il y a la promesse qu’un enfant pourra retourner à l’école, qu’un père retrouvera son métier, et qu’une famille renouera avec son avenir. La cécité n’est pas une fatalité tropicale ; c’est un combat de chaque instant où chaque regard sauvé est une victoire définitive sur la nuit.
De la Petite-Côte aux terres de Nguékhokh
Cette exigence du terrain et cette ferveur s’enracinent aussi au Sénégal, sur la Petite-Côte. À quelques kilomètres de la mer, du côté de Nguékhokh, la maison d’André n’est pas un simple refuge sous le soleil ou une retraite paisible. C’est un point d’ancrage, une plaque tournante où la convivialité suisse rejoint la générosité africaine. C’est là que l’homme de science se fait hôte et passeur de témoins.
Que ce soit en formant les jeunes praticiens locaux à préserver le regard de leurs ainés ou en accueillant ses proches pour leur faire découvrir la vérité de ce pays — loin des clichés touristiques —, il applique la même philosophie : regarder l’autre les yeux dans les yeux.
Dans un monde saturé de discours abstraits et de bilans comptables, le parcours de mon ami nous rappelle une vérité fondamentale : les plus belles réussites humanitaires ne naissent pas dans des bureaux feutrés, mais dans la régularité des liens tissés, jour après jour, sous le soleil d’Afrique.
Carnet de route : En novembre prochain, mon épouse et moi prendrons la route aux côtés de notre ami André, à bord d’un pick-up depuis Lausanne jusqu’à Nguékhokh, à quelques encablures de son hôpital de Saly. Nous traverserons la France, l’Espagne, le Maroc, la Mauritanie et le Sénégal. Vous retrouverez alors nos reportages et images exclusives en direct de cette grande traversée dans nos prochaines éditions.
