Ma confiance est en congé maladie

Notre journaliste mène l’enquête comme Sherlock Holmes, mais sur des soupirs suspects et des silences accusateurs. Sa paranoïa est une pigiste zélée, son angoisse une metteuse en scène tyrannique, et sa confiance une intermittente du spectacle. Bienvenue dans le quotidien trépidant d’une héroïne du doute, où chaque clic, chaque compliment et chaque yogourt devient une épreuve olympique de lucidité anxieuse. Amusez-vous. La Rédaction

Le tribunal de 8h02

8h02. Mes yeux s’ouvrent, mais mon cerveau, lui, vient déjà de boucler son premier marathon de la paranoïa. On ne parle pas d’un réveil en douceur avec le chant des oiseaux sur les hauts de Montreux, mais d’une véritable panne de système avant même le premier café. Ma confiance en moi ? C’est un peu comme un soufflé au fromage : magnifique tant que personne n’ouvre la porte de la cuisine, mais elle s’effondre au moindre courant d’air social.

Je n’ai pas encore posé un pied sur le parquet que je suis déjà en train de m’excuser auprès de mon duvet pour ma mauvaise mine. C’est le début du procès permanent. On me dit souvent qu’il faut « s’écouter ». Le problème, c’est que si je m’écoute, j’entends une radio qui ne diffuse que des vieux refrains sur mes pires moments de solitude et mes bafouillages historiques. Ma jauge d’assurance est dans le rouge, et j’ai perdu mon carnet de bons pour la sérénité. Je ne me lève pas, je m’extrais d’une séance de flagellation mentale où je suis à la fois l’accusée, la procureure et le public, à vrai dire des djinns qui me lancent des tomates.

La logistique de la peur

Manquer de confiance, est une discipline olympique qui demande une énergie folle. Il faut un talent de dramaturge pour transformer l’achat d’une tresse le dimanche matin en sommet diplomatique de haute tension. « Est-ce que j’ai dit bonjour trop fort ? Trop bas ? Est-ce que le boulanger a vu que j’avais l’aisance sociale d’un bigorneau en fin de vie ? ». Je suis la seule personne capable de faire une dépression nerveuse devant le rayon des yogourts (yaourts), parce que je me demande si choisir le pack de veloutés nature ne trahit pas une personnalité désespérément lisse. C’est de la gastronomie du doute.

Et que dire de la vie numérique ? On parle souvent de l’angoisse de la lecture sans réponse, mais le vrai sport de l’extrême, c’est la mention « j’aime » accidentelle sur une photo de 2017. Vous savez, ce moment où vous « enquêtez » sur le profil d’une connaissance à deux heures du matin et que votre doigt dérape. En une fraction de seconde, vous envoyez une notification qui crie : « Salut, je suis une déséquilibrée qui vient de faire défiler quatre cent vingt-deux semaines de ta vie privée alors qu’on ne s’est plus parlé depuis l’école de recrues – si, si les femmes peuvent faire du service militaire – ou le gymnase. » Là, mon cerveau ne propose pas de solution, il propose l’exil. Je cherche sur l’annuaire s’il est possible de changer d’identité ou si je dois simplement jeter mon téléphone dans le lac Léman et partir vivre dans un mayen sans réseau. C’est ça, la paranoïa moderne : transformer un clic maladroit en une fin de vie sociale définitive.

Infiltrée chez les gens normaux

Je vis avec le sentiment d’être une usurpatrice en version de luxe. C’est cette sensation d’être une stagiaire de la vie qui a réussi à voler le badge d’une directrice par un pur malentendu administratif. Je regarde les gens qui ont de l’aplomb avec une fascination quasi scientifique. Comment font-ils pour marcher sans avoir l’impression que leurs bras sont des accessoires encombrants dont ils ne savent pas quoi faire ? Pourquoi n’ont-ils pas l’air de s’excuser d’occuper un volume d’air supérieur à celui d’une boîte de chaussures ?

Quand on me fait un compliment, mon cerveau ne dit pas merci. Il cherche le vice caché ou la caméra de surveillance. « La rédactrice en chef a aimé mon article ? Elle a sûrement de graves problèmes de vue ou elle veut me demander de garder son chien Tito pendant trois semaines. » Ma confiance est une intermittente du spectacle : elle fait des apparitions de trois secondes quand je suis seule devant mon miroir en jaquette, puis elle se met en grève dès qu’il y a un public de plus d’une personne. Psychologiquement, j’ai l’impression de vérifier en permanence que tout est bien en place.

Sherlock Holmes du malaise ordinaire

Dans ma tête, je ressemble à un Sherlock Holmes du malaise ordinaire : redingote mentale, loupe imaginaire, et flair infaillible pour dénicher des catastrophes qui n’existent pas. Je mène des enquêtes absurdes sur des indices invisibles, j’interroge des soupirs innocents comme s’ils cachaient un complot, et je prends des courants d’air pour des messages codés. Mon esprit patrouille en permanence, persuadé qu’un drame microscopique se prépare quelque part — probablement dans un silence que j’ai mal interprété.  Je suis une interprète assermentée du néant : je traduis le moindre silence par un réquisitoire de quatre cents pages contre ma propre légitimité.

Moi, en Sherlock Holmes

On vit en apnée sociale permanente. On surveille chaque rictus, chaque micro-expression faciale de l’interlocutrice comme s’il s’agissait du code de lancement d’une alarme. On craint de prendre trop de place, alors on finit par s’excuser d’occuper l’espace, de respirer un peu trop fort ou d’avoir une opinion qui dépasse. On me répète de « lâcher prise », mais j’aimerais bien qu’on me donne le mode d’emploi, parce que dans ma tête, si je lâche prise, je m’écrase sur le bitume de la honte en moins de deux secondes sans parachute.

La colocation avec l’angoisse

Si le manque de confiance est le décor, l’angoisse, elle, est la metteuse en scène tyrannique. Elle ne se contente pas de vous faire douter ; elle vous paralyse avec une créativité qui force le respect. L’angoisse, c’est ce bruit de moteur qui surchauffe alors que la voiture est à l’arrêt sur un parking. C’est avoir le système nerveux d’une espionne en pleine infiltration alors qu’on est juste en train de choisir entre du riz ou des cornettes.

Vivre avec elle, c’est être en alerte constante pour des événements qui n’arriveront jamais. Mon angoisse possède un abonnement prioritaire à la « chaîne des catastrophes ». Elle me projette des films en haute définition où je finis seule, ruinée et jugée par l’intégralité de mon carnet d’adresses, tout ça parce que j’ai bafouillé pendant trois secondes en disant « au revoir ». C’est une logistique de la crainte appliquée au quotidien : mon cœur tape la chamade comme si je venais de commettre un crime, alors que je suis juste en train d’attendre que la bouilloire siffle. L’angoisse ne se soigne pas avec des tisanes de mélisse ; elle s’apprivoise comme un chien de garde qui aurait mangé trop de chocolat.

La victoire à l’arraché

Pourtant, malgré ce cafouillage intérieur, j’avance. Arriver au soir sans avoir déclenché de drame avec un malentendu de ponctuation, c’est ma médaille de bravoure personnelle. Je suis une héroïne du quotidien en mode dégradé, une survivante du doute chronique qui réussit à effectuer son travail malgré le moteur qui tousse et la fumée qui sort du capot.

Au fond, être une éternelle angoissée, c’est avoir une imagination tellement débordante qu’on s’invente des monstres sous le lit alors qu’on est déjà adulte et qu’on paie ses bordereaux d’impôts. C’est fatigant, c’est absurde, mais c’est aussi ce qui me rend attentive au moindre détail, à la moindre émotion des autres. On est les douanières du sentiment, on vérifie tout, tout le temps.

Demain, ma confiance sera sans doute encore en congé pathologique devant un ascenseur ou un guichet de poste. Mais ce n’est pas grave. On apprend à piloter l’avion même quand tous les voyants sont au rouge et que le copilote imaginaire hurle qu’on va s’écraser. Après tout, la perfection, c’est pour les gens qui s’ennuient. Moi, avec mon angoisse, je n’ai jamais une minute de répit. C’est ça, la vraie vie trépidante : un mélange de sueurs froides et de petites victoires invisibles remportées contre soi-même.

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