Le deuxième volet de la confidence du professeur au grand cœur a suscité un vif engouement parmi nos lectrices et lecteurs.
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Portés par cet élan, nous abordons aujourd’hui un aspect qu’André Mermoud avait d’abord choisi de taire. Comme si ce rituel, pourtant si central dans la vie d’un chirurgien ophtalmologue, devait rester dans l’ombre. Cet avant‑dernier épisode lui redonne enfin la place qu’il mérite. Dans le silence feutré du bloc opératoire, bien avant que le premier geste ne touche l’œil, s’accomplit en effet une métamorphose, un passage. Celui d’un homme qui quitte le monde ordinaire pour entrer dans un sanctuaire où chaque mouvement, chaque séquence, chaque détail porte un sens. La chirurgie ophtalmologique n’est pas seulement une science de la précision : c’est une discipline de rigueur absolue, un combat contre l’infime, un engagement silencieux envers ce que l’être humain a de plus fragile et de plus précieux — son regard. La rédaction
Jusqu’ici, je ne vous ai livré qu’un fragment de ma vie : à peine deux heures dans le quotidien d’un chirurgien ophtalmologue. J’ai volontairement laissé dans l’ombre tout ce qui précède et tout ce qui suit l’acte opératoire, ces gestes qui, pour un regard extérieur, pourraient paraître secondaires, presque mécaniques.
Et pourtant…Il existe un mot juste pour les nommer : rituel, d’où mon titre…et invisible parce que les patients ne s’en rendent même pas compte.
Car derrière chaque intervention se joue une chorégraphie silencieuse, une succession de gestes appris, répétés, intégrés au point de devenir une seconde nature. Une liturgie discrète, sans public, sans applaudissements, mais dont dépend l’essentiel : la vision d’un être humain. Nous autres, chirurgiens ophtalmologues, portons ce rituel en nous. Il est inscrit dans nos corps autant que dans nos esprits. Des gestes rigoureusement codifiés, affinés au fil de milliers d’opérations, répétés avec la même vigilance qu’au premier jour. Dans l’univers microscopique de la chirurgie oculaire, l’infime prend soudain une importance démesurée. La plus petite impureté peut devenir une menace. La moindre approximation, une erreur sans retour.
Avant l’intervention : la métamorphose
La journée opératoire commence bien avant que le bistouri — ou aujourd’hui plus souvent encore, le laser — n’effleure le premier tissu. Tout débute dans le vestiaire. Là où je quitte l’homme ordinaire pour devenir chirurgien. Ce passage, je le vis chaque jour avec la même gravité silencieuse. Je me transforme, mais ça, vous le savez déjà.
Puis vient ce moment à part, presque solennel : le lavage des mains.
Mais appeler cela un simple lavage serait réducteur. Il s’agit plutôt d’une purification. L’eau chaude coule. Les coudes seuls en commandent le débit. Les mains s’animent selon une séquence immuable, profondément ancrée dans la mémoire du corps : paume contre paume, dos des mains, espaces interdigitaux, pouces en rotation, poignets encerclés. Rien n’est improvisé. Chaque geste a sa raison. Chaque seconde compte. Car il ne s’agit pas seulement d’être propre. Il s’agit de devenir aseptique, presque abstrait, digne d’approcher l’un des organes les plus délicats et les plus vulnérables de l’être humain. Quand enfin mes mains s’élèvent pour sécher à l’air libre, coudes orientés vers le sol, comme deux instruments en suspens, le monde extérieur s’efface. Les bruits s’assourdissent. Les pensées se resserrent.
Il ne reste plus qu’une chose : l’œil que je vais soigner.
Pendant l’intervention : le sanctuaire
Dans le bloc opératoire, même l’air obéit à la règle. Il est filtré, surveillé, renouvelé en permanence. Rien n’y est laissé au hasard. Chaque objet a sa place. Chaque mouvement son intention.
Les gants stériles se posent avec la précision d’un prestidigitateur. Le champ opératoire se déploie comme un voile protecteur, isolant l’œil du reste du monde, créant un espace presque sacré. Pourquoi tant de précautions, me direz-vous ? Parce qu’une infection oculaire postopératoire — l’endophtalmie — peut, en quelques heures à peine, détruire ce qu’une vie entière a appris à voir. Cette infection intraoculaire, rare mais redoutable, demeure l’une des grandes hantises de l’ophtalmologie. Elle peut surgir après une chirurgie, un traumatisme, plus rarement par voie sanguine, et compromettre brutalement la vision, parfois jusqu’à la cécité. Après quarante-trois années de pratique, je continue d’entrer au bloc comme on entre dans un sanctuaire. Avec respect. Avec humilité. Ici, la propreté n’est pas un détail technique. Elle est la première barrière thérapeutique, invisible mais essentielle. C’est cet engagement silencieux qui permet au patient, allongé sur la table, parfois inquiet, mais confiant, de me remettre ce qu’il a de plus précieux : son regard, son lien au monde.
Après l’intervention : le retour à la réalité
Lorsque l’opération s’achève, le rituel ne s’interrompt pas. Le patient quitte la salle. Moi je reste encore un instant. Le matériel est nettoyé. Les textiles éliminés. Les surfaces désinfectées. Le champ opératoire est renouvelé. Mon équipe efface toute trace de l’intervention précédente, comme si la salle devait renaître pour chaque nouvel œil, pour chaque nouvelle histoire. Même le retrait des gants obéit à une méthode précise.
Puis vient, encore et toujours, le lavage des mains. Inlassablement. Ce n’est jamais excessif. Jamais superflu.
Car l’hygiène n’est pas un geste accessoire : elle est le cœur battant de la sécurité chirurgicale. Le dernier acte de respect pour l’œil qui vient d’être soigné. Et la meilleure préparation pour celui qui attend déjà.
Première épilogue du matin
Lorsque je quitte enfin le bloc opératoire pour une courte pause, je sais que j’ai accompli bien plus qu’un acte chirurgical. J’ai affronté — et contenu — l’invisible. Vous comprenez maintenant que la chirurgie ophtalmologique ne se résume pas à la précision d’un geste ou à la sophistication des technologies. C’est une discipline où chaque acte d’hygiène est une protection, chaque détail une promesse silencieuse faite au patient : Votre regard m’est précieux. Je le traiterai toujours comme un vrai trésor…
À suivre
