Le bonheur est-il condamné à disparaître ?

Jamestown, Ile de Saint-Hélène ©Croisimer International 2004

Pourquoi certains sombrent-ils après l’épreuve alors que d’autres trouvent la force de rebondir ? De Jean-Christophe Rufin à Alexandre Jardin, d’Anna Gavalda à Erik Orsenna et Didier Van Cauwelaert, les romanciers contemporains semblent nous dire qu’aucun destin n’est jamais totalement écrit. Une conviction que l’on retrouve également sous la plume du professeur André Mermoud dans ses réflexions inédites sur l’espérance et la persévérance : « l’espérance », nous dit-il « est souvent le plus grand des actes de courage. ». À travers cette promenade littéraire, notre éditeur nous invite à réfléchir au bonheur, à l’amour, au destin et à cette mystérieuse faculté humaine de toujours recommencer. Et si le bonheur n’était ni un hasard, ni un destin, mais avant tout une décision ? La Rédaction

Il fut un temps où la littérature semblait nous répéter inlassablement la même leçon : les plus belles histoires sont souvent les plus fragiles. Les héros aiment, espèrent, luttent parfois, puis le destin surgit et referme brutalement le livre.

Aujourd’hui, quelque chose a pourtant changé. Les romanciers contemporains continuent certes de raconter les épreuves humaines, mais ils semblent moins fascinés par la fatalité que leurs prédécesseurs. Ils parlent davantage de résilience que de renoncement, davantage de reconstruction que de naufrage. Au fond, ils nous posent une question essentielle : le bonheur est-il un éclair fugitif ou une conquête possible ?

Et j’oserais y ajouter cette interrogation, née de de dizaines d’années d’observation des hommes et de leurs combats : le temps des fatalités est-il révolu ? Longtemps, le roman a été dominé par l’idée que l’homme devait accepter ce qu’il ne pouvait maîtriser.

Les guerres, les maladies, les deuils, les accidents de la vie semblaient dessiner une trajectoire dont nul ne pouvait s’affranchir.

Mais les romanciers d’aujourd’hui nous proposent souvent une autre lecture. Ils ne nient pas la souffrance. Ils refusent simplement de lui accorder le dernier mot.

Jean-Christophe Rufin : l’homme face à son destin

Chez Jean-Christophe Rufin, les personnages traversent des continents, des conflits, des crises intimes ou historiques. Pourtant, même lorsqu’ils sont confrontés à l’injustice ou à l’adversité, ils demeurent acteurs de leur existence. Dans ses romans, les obstacles sont réels, mais la liberté humaine l’est tout autant. Ses héros trébuchent parfois. Ils se trompent souvent. Mais ils cherchent un chemin. Cette confiance discrète dans la capacité de l’homme à se relever constitue probablement l’un des traits les plus marquants de son œuvre. Cela n’a rien d’un optimisme naïf. Rufin connaît trop bien les blessures de l’Histoire, les drames individuels et les souffrances humaines pour céder aux illusions. Mais il semble croire qu’il existe toujours, même dans les circonstances les plus difficiles, un espace de liberté où l’homme peut encore choisir sa réponse au destin. En effet, le dernier opus des aventures d’Aurel le consul, La Folie Sainte-Hélène, se déroule précisément sur cette île perdue de l’Atlantique Sud, là où s’acheva la destinée de Napoléon. Rufin y retrouve ses thèmes favoris : l’exil, la liberté intérieure, les détours du destin et la capacité de l’homme à rester maître de lui-même jusque dans les lieux les plus isolés du monde. Un décor qui pourrait symboliser la fatalité, mais qui devient sous sa plume un lieu d’enquête, de découverte et de renaissance intérieure. Lors d’une croisière autour du monde en 2004, j’avais photographié Jamestown depuis les hauteurs qui dominent la baie. En découvrant que Jean-Christophe Rufin avait choisi cette même île comme décor de son récent roman, ce cliché m’est revenu en mémoire. Les falaises qui l’encadrent représentent à mes yeux les limites que nous impose l’existence ; la route qui descend vers la petite ville évoque le chemin singulier de chaque destinée. Quant à l’océan ouvert vers l’infini, il rappelle que l’espérance commence souvent là où notre regard ne peut plus porter. Pour un Européen habitué à des villes de plusieurs dizaines de milliers d’habitants, Jamestown peut sembler n’être qu’un village. Mais du point de vue administratif et fonctionnel, c’est bien une petite ville, et même la seule véritable agglomération urbaine de Sainte-Hélène.

Peut-être est-ce pour cela que ce paysage me fait penser à des hommes aussi différents que Jean-Christophe Rufin, Erik Orsenna ou André Mermoud : chacun à sa manière nous rappelle que l’horizon est souvent plus vaste que les obstacles qui semblent nous barrer la route.

À mon avis, Alexandre Jardin occupe une place à part. Chez lui, aimer est presque un acte de résistance. Ses personnages refusent la résignation, les conventions paralysantes et les prudences excessives. Ils choisissent l’audace.

Lorsque je croise un zèbre dans la savane africaine, il m’arrive souvent de sourire en pensant : « Quel drôle de zèbre ! » Mais presque aussitôt me revient en mémoire son roman Le Zèbre, qui fit connaître Alexandre Jardin à toute une génération de lecteurs. Le choix de cet animal n’est sans doute pas innocent. Le zèbre ne ressemble à aucun autre. Il ne cherche ni à se fondre dans le troupeau ni à suivre les chemins balisés. Les héros de Jardin lui ressemblent souvent : singuliers, imprévisibles, parfois excessifs, mais toujours vivants. Une telle audace me rappelle celle de mon ami André Mermoud lorsqu’il fallait sauver des patients menacés de cécité ou imaginer la construction d’hôpitaux que d’autres jugeaient irréalisables. Les personnages de Jardin préfèrent parfois l’échec à l’absence de tentative. Cette vision peut sembler idéaliste, mais elle rappelle une évidence souvent oubliée : le bonheur demande du courage.

Anna Gavalda : les êtres qui se réparent mutuellement

L’univers d’Anna Gavalda est très différent. Point de grandes aventures ni de bouleversements historiques. Ses héros sont nos voisins, nos amis, parfois nous-mêmes. Ce sont des femmes et des hommes fragilisés par les déceptions, la solitude ou les blessures de l’existence. Mais chez elle, la rencontre est presque toujours une promesse.

Dans Ensemble, c’est tout, des êtres cabossés découvrent peu à peu qu’ils peuvent guérir grâce à la présence des autres. L’amour, l’amitié et la solidarité deviennent des forces de reconstruction.

La vie n’est pas parfaite ; elle reste simplement habitable.

Chez Anna Gavalda, le bonheur ne fait pas de bruit. Il arrive souvent par une rencontre inattendue, une porte entrouverte ou une présence qui rend soudain le monde plus habitable. Les plus belles renaissances ne s’annoncent pas toujours. Elles commencent parfois par quelques pétales dans le vent et la promesse silencieuse d’un nouveau printemps. Lorsque je pense à l’univers d’Anna Gavalda, ce n’est ni un château ni un paquebot qui me viennent à l’esprit. J’imagine plutôt un vieux vélo abandonné sous un arbre en fleurs. Quelqu’un est passé par là. Quelqu’un reviendra peut-être. Entre ces deux instants se niche toute la délicatesse de son œuvre. Chez elle, les miracles ne tombent pas du ciel ; ils empruntent les chemins ordinaires de la vie quotidienne.

Erik Orsenna : la vie comme aventure fertile

Erik Orsenna apprit à naviguer dès ses huit ans autour de l’île de Bréhat. Depuis, il n’a jamais cessé d’explorer les océans, les fleuves, les pays et les hommes. Chez lui, l’horizon n’est jamais une limite. Il est une invitation. Alors que j’adore, moi, la Méditerranée, l’une de mes filles de cœur, Diane A., navigatrice maritime et lacustre hors pair, m’a, – comme ça –, apporté un jour Ponant Express de Thierry Clermont. C’est tout à fait elle. Quand elle descend de ses collines pour nous rendre visite, elle arrive rarement les mains vides. Son sac à dos recèle toujours quelque surprise : des gâteaux, d’autres douceurs, un livre, une histoire, une découverte. Cette fois-là, ce fut une ode à l’océan et à toutes ces petites îles qui faisaient, et font encore, la joie d’Erik Orsenna. À la page 45, Clermont raconte d’ailleurs son extraordinaire rencontre avec l’écrivain. Chez Orsenna, l’espérance prend une forme particulière : elle passe par la curiosité. Ses romans et récits montrent des êtres qui continuent de s’émerveiller, d’apprendre, de voyager et de découvrir.

Même lorsque le monde paraît compliqué, il demeure riche de promesses. Orsenna appartient à cette famille d’écrivains qui considèrent que l’intelligence, la culture et l’ouverture aux autres constituent déjà une victoire contre le découragement. À mon humble avis, Orsenna, c’est l’émerveillement. Son œuvre respire la confiance dans les ressources humaines. Je pense immédiatement à ses livres sur les fleuves, la mer, l’eau, le coton, le papier, les moustiques, les voyages et les rencontres. Chez lui, la curiosité devient une manière d’être heureux. Voyager n’est jamais seulement se déplacer. C’est apprendre à regarder autrement. Derrière ses périples se cache toujours la même leçon : le monde demeure infiniment plus vaste et plus surprenant que nous ne l’imaginons. Ses personnages savent que l’existence réserve des tempêtes. Pourtant, ils continuent d’avancer, fascinés par ce qui reste à découvrir.

J’ai toujours pensé qu’Orsenna appartenait à cette famille rare d’écrivains qui nous donnent envie d’ouvrir une carte du monde. Non pour fuir notre quotidien ou ce que nous sommes, mais pour mieux comprendre la richesse du vivant. À leurs yeux, le monde n’est pas un problème à résoudre. Il est un miracle à explorer.

Didier Van Cauwelaert : les miracles du quotidien

Didier Van Cauwelaert est peut-être celui qui pousse le plus loin cette logique. Ses ouvrages sont peuplés d’événements improbables, de coïncidences troublantes, de rencontres inattendues. Chez lui, la vie réserve constamment des surprises. Ses personnages découvrent souvent que ce qu’ils considéraient comme une fin n’était qu’un commencement. Il y a dans son œuvre une conviction profonde : l’existence est plus inventive que nos peurs.

Ses personnages découvrent souvent que ce qu’ils considéraient comme une fin n’était qu’un commencement.

Une même question, des réponses différentes

Ces auteurs n’écrivent pas les mêmes livres. Pourtant, ils semblent partager une intuition commune. Le bonheur n’est pas un état permanent. La souffrance n’est pas évitable. Les pertes font partie de la condition humaine. Mais rien n’oblige l’homme à se définir par ses blessures. Là réside peut-être la grande différence entre une certaine littérature du passé et une partie de la littérature contemporaine.

Autrefois, la question était : « Que peut l’homme contre son destin ? »

Aujourd’hui, elle devient : « Que choisit-il de faire après l’épreuve ? »

La leçon d’André Mermoud

Cette réflexion trouve un écho particulier dans les textes et les méditations d’André Mermoud. Au cours de sa carrière médicale, de ses voyages et de ses engagements humanitaires, il a rencontré des situations que beaucoup auraient jugées sans issue. Pourtant, un thème revient constamment dans ses écrits : la capacité extraordinaire de l’être humain à rebondir. Non parce que la souffrance serait illusoire, ni parce que les épreuves seraient faciles, mais parce qu’au cœur même des moments les plus difficiles subsiste une liberté intérieure : celle de continuer à aimer, à servir, à croire et à construire.

Sa devise tient en trois mots : N’abandonne jamais ! Non comme un slogan, mais comme une manière d’habiter le monde.

Ma conclusion ?

Les grands romanciers contemporains ne nous promettent pas une vie sans tempêtes.

Rufin nous invite à avancer.

Jardin nous encourage à oser.

Gavalda nous apprend à nous soutenir.

Orsenna nous rappelle à nous émerveiller.

Van Cauwelaert nous persuade que l’imprévisible peut être une chance.

Et André Mermoud, lui, nous répète, à sa manière, qu’aucune défaite n’est définitive tant qu’il reste une espérance.

La vraie question n’est donc peut-être pas de savoir si le bonheur est condamné à disparaître. La vraie question est de savoir si nous acceptons de le reconstruire chaque fois que la vie tente de nous le reprendre. Car le bonheur n’est peut-être ni un hasard ni un destin. Il est, avant tout, notre décision !

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