L’affection silencieuse

Le Comte de Grandvaux revient, une fois encore, pour nous faire patienter avec ses méditations sur la beauté — cette beauté fugace, intime, presque insaisissable. Est-ce une nouvelle ? Un souvenir ? Une vérité voilée par le temps ?

Comment un instant si bref – quelques secondes seulement – peut-il laisser une empreinte si durable dans la mémoire ? C’est là tout l’art du Comte : celui de nous faire rêver, d’éveiller en nous des résonances oubliées, et de suspendre le réel le temps d’un instant. La rédaction

J’avais quelques décennies sur le dos, elle en portait deux de moins sur sa peau. Séverine était notre employée. Cela fait des mois qu’elle est partie, pourtant son rire résonne encore dans la maison. Elle chantonnait en faisant son boulot, disait aimer être ici. Et nous l’avons crue.

Puis la maladie l’a frappée. Six mois durant, nous l’avons soutenue sans réserve. Elle promettait de revenir. Elle ne l’a pas fait.

Aujourd’hui, elle répond à nos messages par des emojis : des cœurs, des soleils, des fleurs. Mais jamais de mots. Comme si les mots étaient devenus trop lourds. Parfois, elle ne répond pas du tout.

Séverine a changé. Elle est devenue plus fine, plus fragile, presque évanescente. Elle semble craindre le monde. Il ne fallait surtout pas évoquer ses amours. Et pourtant, il y a quelques années, un jour d’été, nos corps se sont frôlés. Rien ne s’est passé, bien sûr. Mais à cette époque, ce rien, –   moi, étrangement – m’a traversé comme un éclair muet.

Quelques jours plus tard, elle m’avait soufflé : « Surtout ne m’embrasse pas… ». Comme si j’avais osé. Comme si elle avait douté que je ne respecte pas sa pudeur, sa droiture et moi, de mon côté ma fidélité à ma compagne. Alors je suis resté silencieux. Je lui ai juste souris du fond du cœur. Elle a continué ensuite des mois à travailler sans que cet instant troublant pour moi ne fasse de l’ombre à notre relation.

Je n’ai jamais pu lui dire ouvertement alors ce que j’avais ressenti.

Mais je sais écrire.

Et peut-être, qui sait, lira-t-elle ces mots un jour. Et peut-être devinera-t-elle l’émotion que ce bref instant a gravée en moi, comme une caresse éphémère que le cœur n’a jamais oubliée. Et peut-être un jour reviendra-t-elle, nous dire le bonjour.

Les mots justes ne cherchent pas à convaincre. Ils attendent simplement d’être reconnus. Je lui ai écrit ces quelques mots mais sans les lui mettre dans sa boîte aux lettres.

« Autrefois, tu étais très jolie.
Aujourd’hui, tes rides racontent une autre histoire.
Tu es devenue une femme mûre et vraie.
Et cela, personne ne te l’a dit assez.

Tu laisses derrière toi
Des éclats de lumière.
Tu n’as rien à expliquer.
Tu n’as rien à promettre.

Mais si tu lis ceci,
Et que ton cœur bat un tout petit peu plus fort,
Alors sache que c’est pour toi.
Pas pour l’employée.
Pas pour la femme d’avant.
Mais pour celle que tu es maintenant :
Fragile, absente, mais infiniment là.

Te souviens-tu ?
Une fois, nos peaux se sont frôlées,
Et l’instant, comme magique, s’est produit chez moi.
Mais peut-être pas forcément chez toi.

Après tout, je suis un homme et vous les femmes êtes différentes.
Ce n’était rien — mais va savoir pourquoi c’est arrivé.
Depuis, je pense souvent à toi…

Reviens, Séverine. Tu ne risques rien.
Nous non plus, d’ailleurs.

Reviens pour les rires qui ne demandaient rien.

Reviens pour toi, reviens pour nous.
Et raconte-nous ta vie d’aujourd’hui.
Car hier n’existe plus.
Et demain n’est pas encore là.

Si ces mots t’émeuvent,
Laisse ce poème te refléter comme un miroir d’âme.

Et sache que cet instant suspendu vit encore en moi, intact et lumineux.

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