Il faut impérativement corriger les expressions humaines

Vous le connaissez, c’est Aladin le Malin, chroniqueur félin, observateur du genre humain, auteur de plus de quatre-vingts chroniques publiées dans Découverte-MAG.

Jusqu’ici, il acceptait avec élégance ses diverses responsabilités : surveiller les oiseaux depuis la fenêtre, tester la qualité des coussins, des duvets et des divans de la maison et rappeler à ses humains qu’une gamelle vide constitue une urgence absolue.  Aujourd’hui, il est contraint d’aborder un sujet sérieux. La Rédaction

Les humains utilisent des expressions félines depuis des siècles sans jamais consulter le moindre chat. Ils parlent de nous, au nom de nous, parfois même à notre place. Ils nous transforment en métaphores ambulantes avec une désinvolture linguistique qui ferait éternuer un persan dans la poussière. Il est donc temps qu’un professionnel intervienne. Moi et depuis l’Académie féline francophone.

« Avoir d’autres chats à fouetter »

L’expression qui m’offense jusque dans les vibrisses

Commençons par le scandale. Qui a inventé cette histoire de chats à fouetter ? J’aimerais sincèrement connaître son nom. D’abord parce que l’idée est absurde. Ensuite parce que j’ai deux ou trois choses à lui dire. Essayez donc d’attraper un chat qui n’a pas décidé d’être attrapé.

Rien que pour entrer dans sa caisse de transport, certains de mes cousins se transforment en nuage de griffes, en anguille savonneuse ou en démon de Tasmanie miniature. Personnellement, je fais figure d’exception. J’aime beaucoup rendre visite à ma vétérinaire, Jennifer Arm. Dès qu’elle me souffle son tendre « Viens mon cœur », je me sens presque obligé de coopérer. Mais enfin, fouetter un chat ? Même l’idée manque de crédibilité.

Je propose donc une réforme immédiate de cette expression : « J’ai d’autres humains à éduquer. » Voilà qui correspond davantage à la réalité observable. Car chacun sait que dans une maison bien tenue, ce sont les chats qui assurent la formation continue du personnel. Un regard appuyé devant une gamelle oubliée. Une présence insistante à 5 h 27 du matin. Regardez Simon’s Cat

L’éducation est notre sacerdoce. Nous nous dévouons.

« Donner sa langue au chat »

Une expression qui nourrit mes réflexions félines. Celle-ci, je l’avoue, m’inspire davantage. Elle possède quelque chose de doux, de mystérieux, presque de poétique. Vous les humains dites : « Je donne ma langue au chat. » Comme si nous étions des sages retirés du monde, gardiens de réponses invisibles et dépositaires des énigmes universelles. C’est flatteur. Mais il faut que je vous dévoile une vérité. Nous, en tout cas, ne voulons pas de votre langue. Franchement, nous avons déjà assez de poils à gérer. En revanche, nous acceptons volontiers vos hésitations. Vos doutes. Vos petites certitudes qui se fissurent. Le moment précis où vous comprenez que tout ne s’explique pas. Car voilà ce que les chats savent depuis toujours :  Le monde est rempli de mystères.

La logique est utile, mais elle ne mène pas partout. Et certaines vérités ne se comprennent qu’en regardant tomber la pluie depuis un rebord de fenêtre. Nous sommes les archivistes du non-dit. Nous conservons vos secrets dans nos pupilles, vos chagrins dans nos ronrons et vos questions sans réponse dans nos longues siestes méditatives. Alors, lorsque vous voulez nous donner votre langue, nous n’en voulons pas. En revanche, nous prenons plein de choses, votre confiance par exemple.

« Chattemite »

Un mot délicieux pour désigner les faux tendres

Ah, la chattemite… Quel mot merveilleux ! On dirait qu’il sort d’une vieille armoire entre une nappe brodée de Mémé et d’un petit sac de parfum de lavande. Et pourtant, il reste d’une actualité redoutable. La chattemite, c’est le champion de la tendresse de façade.

C’est celui qui s’extasie : « Ohhhh le petit minouuuuu ! » avant d’oublier que son devoir le plus sacré consiste à remplir nos gamelles.

C’est celui qui vous couvre de compliments, puis vous ferme la porte au nez exactement au moment où vous aviez décidé d’entrer. Ou de sortir. Ou d’entrer après être sorti. Question de principe. La chattemite sourit beaucoup. Trop. Et nous, les chats nous méfions toujours des sourires excessifs. Moi, par exemple, je suis un champion… je les repère immédiatement. Je les observe avec mon œil droit. Celui qui juge. L’œil gauche, lui, reste occupé à des activités plus nobles. Dormir, par exemple.

La chattemite croit tromper son monde. Mais aucun humain n’a jamais réussi à tromper durablement un chat. Nous feignons simplement de ne rien remarquer. Par politesse.

Épilogue : Les humains inventent, les chats rectifient

Vous l’aurez compris. Au fil des siècles, les humains ont construit tout un vocabulaire en nous utilisant comme matière première. Tantôt victime. Tantôt confesseur. Tantôt manipulateur. Tantôt sage. Jamais ils n’ont songé à demander notre avis. Erreur classique. C’est pourquoi je réclame aujourd’hui l’ouverture d’un grand chantier de révision linguistique féline. Avec comité consultatif. Et coussins moelleux. Car les chats ne sont pas de simples expressions. Nous sommes des êtres sensibles. Des observateurs patients. Des philosophes discrets. Des experts en comportement humain. Nous regardons. Nous comprenons. Nous aimons. Nous pardonnons souvent.

Et lorsque l’occasion se présente, nous écrivons quelques chroniques grâce à Alain, l’humain fantôme qui me sert de secrétaire et qui, fort heureusement, sait se servir d’un ordinateur.

Ma conclusion

Les expressions humaines sont souvent charmantes. Elles sont parfois maladroites.

Souvent inexactes. Mais elles peuvent encore être sauvées. À condition de confier leur révision à des professionnels compétents. A nous, les chats, par exemple. Je vous laisse méditer tout cela. Pour ma part, je dois vous quitter. J’ai encore plusieurs humains à éduquer avant ce soir.

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