Mon étrange sentiment d’avoir été abandonné

On croyait les chats indifférents, stoïques, vaguement snobs. Erreur monumentale.  Quand Aladin le Malin découvre que ses serviteurs humains ont filé en Drôme provençale avec leurs deux chiens — oui, deux chiens — il ne se contente pas de bouder : il rédige une chronique incendiaire depuis son trône de duvet.  Entre indignation sacrée, analyse philosophique et mauvaise foi de haute volée, notre chroniqueur moustachu rappelle une vérité essentielle :  les chats ont des émotions, une âme, et un sens aigu de la dramaturgie.  Et quand ils se sentent abandonnés, ils n’écrivent pas une plainte, ils écrivent leurs sentiments.
La Rédaction

« Ne cherchez pas plus loin. Même si le décor vous semble sophistiqué, c’est bien moi, Aladin le Malin, qui figure à la une. Les pattes et le ventre sur l’ordinateur. Les bouquins, eux, sont ceux d’Alain. Je ne lis pas ces vieilleries, moi. Quant aux lunettes, ce sont celles de Sonia.  Et si vous Mesdames, êtes restées pour me lire, c’est que mon regard vous avait déjà reconnues.

Aujourd’hui, je suis triste. Je vous écris depuis mon trône de duvet, entre deux soupirs et trois coups de langue sur ma patte gauche.  Oui, moi, Aladin le Malin, chat de gouttière diplômé en philosophie domestique, auteur de plus de quatre‑vingt textes publiés (et tous meilleurs que ceux des humains, soyons honnêtes…).  Suis-je furieux ou simplement un tantinet abattu ? Je ne saurais vous le dire.

Alain et Sonia — mes serviteurs attitrés —ont quitté mon bureau.

Ils ont osé partir en Drôme provençale avec mes deux chiens, Oxo et Scott.  Deux chiens ! Ces créatures sont un peu bruyantes pour moi, même si Scott, le Collie à longs poils, dort parfois le soir à mes côtés. Ils ont pris la route, laissant derrière eux ma maison, leur lit, leur chat…  Moi, leur muse à moustaches. Moi, leur rédacteur en chef officieux. Heureusement, Claudine, la copine de Sonia, est venue tenir compagnie à Oona, ma mère, et à moi.  Elle est gentille, Claudine. Elle parle doucement, son odeur est certes totalement différente de celle de mes serviteurs mais je m’y fais comme je me suis fait à celle de mes fidèles serviteurs. Vous trouvez que j’exagère ? L’odorat est le sens essentiel de notre espèce. 70 fois plus développé que chez vous, les humains, vous dis-je. Il nous est indispensable pour notre communication, notre survie et la perception de notre environnement. Je possède jusqu’à 200 millions de terminaisons olfactives, contre 5 à 6 millions chez vous, ce qui me permet de détecter des odeurs imperceptibles pour vous, car ma noble truffe contient des glandes de Bowman qui produisent un mucus humidifiant la surface et facilitant la perception des odeurs. Mais enfin… Claudine dans l’ensemble, ce n’est pas Alain et pas non plus Sonia.  Et surtout, ce n’est pas ma routine ! Vous, les humains, croyez que nous les chats n’avons pas d’émotions.  Vous vous trompez… même les végétaux en ont ! Depuis quelques années, on assiste à une évolution considérable dans la manière dont la science considère l’intelligence végétale.  En 2026, la science considère notre intelligence comme un ensemble de compétences cognitives fines, situées quelque part entre celles d’un enfant humain de trois ans. Il serait peut-être temps que l’on fasse des études plus poussées à ce propos. Nous avons des émotions, des souvenirs, des rancunes, des tendresses.  Nous avons une âme, même si certains en doutent encore — probablement ceux qui n’ont jamais vu un chat regarder le vide avec gravité, comme s’il contemplait l’infini. Moi, je ressens tout.  L’absence. Le silence.  Le froissement du duvet sans leur odeur lorsque je saute au bout du lit d’Alain le matin à six heures.  Et pourtant, je reste digne.  Je dors, je médite, je rédige. 

Je suis un chat, pas un poète en crise — quoique parfois, la frontière soit mince. Oona, ma mère, (encore que ce sont mes serviteurs qui m’ont rappelé que c’est ma maman). Contrairement à vous les humains, nous les chats, n’avons pas de conscience de la cellule familiale sur le long terme. C’était donc normal que je ne me souvienne pas de ma mère au sens affectif du terme. Passé le cap du sevrage, nous la percevons simplement comme un congénère.  Elle tente de me raisonner. Elle me glisse : « Ils reviendront ». Je lui réponds : « Oui, mais reviendront‑ils repentis ? »  Elle soupire.  Je soupire. 

Je sais qu’ils reviendront.  Je les accueillerai avec ce regard mi- tendre, mi‑méprisant que seuls nous les chats savon offrir.  Je leur ferai croire que je leur pardonne.  Mais je leur ferai payer cette escapade. Une nuit entière sans ronron. Au moins ! Un détournement de regard. Un silence calculé. Car nous les chats, voyez‑vous, ne nous vengeons pas.  Nous éduquons notre personnel humain.

Et si vous doutez encore que nous ayons une âme, regardez‑nous méditer. 

Regardez‑nous aimer sans le dire.  Regardez‑nous attendre sans supplier.  Nous sommes les gardiens du mystère, les poètes du quotidien, les philosophes du canapé.  Et moi, Aladin le Malin, je vous le dis : 

« Souvenez‑vous : un chat ne vous quitte jamais… il vous observe simplement de plus loin pour mieux vous faire comprendre que votre absence a été notée, enregistrée et dûment facturée en caresses. Et finalement oui, peut-être que je ne leur ferai pas la gueule à leur retour. Philosophe Aladin le Malin, hein ? »

Réponse à Aladin le Malin, en attendant notre retour :

« Aladin chéri, toi qui, sur ton divan dans le bureau de Sonia ou sur le fauteuil de la terrasse médite à longueur de journée, sache que chaque jour, nos pensées te rejoignent.  Elles traversent les collines de la Drôme provençale, les parfums de lavande, les aboiements d’Oxo et de Scott, et viennent se poser sur ton pelage comme une bénédiction silencieuse.  Car les pensées sont des messagères invisibles : elles savent retrouver ceux qu’elles aiment, même quand les kilomètres s’interposent.  Tu n’es pas seul, Aladin ; tu es entouré d’un halo de tendresse, tissé par ceux qui te connaissent et te respectent. 

Et à notre retour, nous te raconterons l’histoire de Michel Mathieu, de Tulette, l’artiste qui crée des chats du feu et de la terre comme si cette dernière leur rendait le souffle qu’elle avait oublié.

A suivre

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