Mon bref voyage à travers la Mauritanie

Depuis qu’il s’est lancé dans la rédaction de son ouvrage N’abandonne jamais, le professeur André Mermoud partage avec vous, au fil de ses réflexions, des fragments inédits de son quotidien de chirurgien. Ses confidences dessinent en creux le rythme, les défis et l’intensité de son parcours. Dans cette série de trois épisodes consacrés au record exceptionnel d’opérations du glaucome, il nous entraîne dans les coulisses de son aventure humaine, présentée comme les pages d’un journal personnel. Vous avez été des dizaines de milliers de lecteurs à découvrir avec intérêt le premier épisode, intitulé L’Œil de l’Afrique — l’espoir et le record : https://www.decouverte-mag.com/loeil-de-lafrique-lespoir-et-le-record/

Voici le deuxième volet de cette passionnante série. La Rédaction

Je suis arrivé en Mauritanie deux jours avant mes opérations, avec enfin un peu de temps devant moi pour découvrir ce pays que je traverse depuis des années sans jamais vraiment l’explorer. Nouakchott m’a accueilli comme elle le fait toujours : avec ce mélange étrange de vent du large, de poussière du désert et de sourires spontanés.

La capitale elle-même est une curiosité. Imaginée dans les années 1950 pour n’être qu’une petite ville administrative, elle a été propulsée au rang de capitale à l’indépendance en 1960. Depuis, elle enfle sans cesse, nourrie par les migrations internes, les sécheresses qui ont poussé les nomades vers la côte, et les espoirs d’un avenir plus stable. C’est une ville où l’on voit encore les dunes se faufiler dans les rues, comme si le Sahara n’avait jamais vraiment accepté de battre en retraite.

Nouakchott la capitale.

J’ai demandé au Président (ce n’est pas le président politique de la République, mais le bienfaiteur de ce pays dont je parle dans mon ouvrage N’abandonne jamais !) s’il pouvait me louer une voiture pour remonter vers le nord. Finalement, c’est l’ancien ministre Benahi qui m’en a prêté une, avec un chauffeur. Mais le Président a jugé qu’il n’était pas raisonnable de me laisser seul dans le désert mauritanien, ce no man’s land parfois serein, parfois imprévisible. Il m’a donc affecté un garde du corps ‘ présidentiel’, arrivé dans une lourde voiture noire, accompagné de son propre chauffeur. Ils nous ont précédés tout au long du voyage, comme une escorte déployée à travers les immensités.

Ce privilège m’a offert un confort presque irréel. La Mauritanie est vaste — 25 fois plus grande que la Suisse ou deux fois la France — et ses routes sont jalonnées de checkpoints tous les 10 ou 15 kilomètres. C’est la conséquence d’une histoire géopolitique faite de voisinages délicats, notamment avec le Mali et le Sahara occidental, et d’un territoire où l’État doit constamment affirmer sa présence.

Mais avec l’escorte, tout se simplifiait : à chaque poste, les soldats se mettaient aussitôt au garde‑à‑vous et nous laissaient filer. Je traversais le pays avec une fluidité presque incongrue, comme porté par un souffle invisible.

Vers Nouadhibou, la ville du vent et du minerai

Nous avons quitté Nouakchott à l’aube. En remontant vers Nouadhibou, la route file comme un trait noir tracé sur un tapis d’or. Sur des dizaines de kilomètres, le paysage alterne entre dunes, plaines pierreuses, mirages et carcasses de vieux camions abandonnés, avalés peu à peu par le sable. Ces routes ont une histoire. C’est par ici que passaient jadis les caravanes transsahariennes transportant le sel, l’or, les dattes et les étoffes. Aujourd’hui encore, on croise des silhouettes de chameliers, comme des vestiges vivants d’un autre temps.

Je vous l’avoue sans détour : je vénère le chameau !

N’incarne-t-il pas une forme d’intelligence du vivant que nous comprenons encore mal ?
J’y vois, pour ma part, une alliance rare entre adaptation, sobriété et puissance. Lorsque j’écrivais l’article intitulé S’habituer ou s’adapter (https://www.decouverte-mag.com/shabituer-ou-sadapter/ ), c’est à cet extraordinaire animal que je pensais. Le chameau traverse des milieux que presque aucune autre espèce ne peut affronter, avec une économie de moyens stupéfiante. Il ne lutte pas contre son environnement : il s’y accorde. Peu de gens savent, par exemple, que le lait de chamelle possède des propriétés remarquables : il est naturellement riche en anticorps, pauvre en lactose et étudié pour ses effets potentiels sur certaines maladies métaboliques. Dans certaines régions, il est considéré comme un véritable aliment thérapeutique.

Autre fait fascinant : le chameau supporte des variations de température corporelle que nous considérerions comme pathologiques. Là où nous cherchons l’équilibre, lui accepte l’oscillation — il vit dans la variation, sans se déstabiliser.

Enfin, son sang lui-même est une anomalie admirable : ses globules rouges sont ovales, et non circulaires comme chez la plupart des mammifères. Cette particularité lui permet de continuer à circuler même en cas de déshydratation extrême. Il est conçu pour l’extrême.

Voilà pourquoi je l’admire profondément. Parce que le chameau n’est pas seulement un animal du désert.

C’est une leçon vivante d’économie, de résistance et d’équilibre dans l’exigence — des qualités qui, en tant que médecin, me parlent profondément.

Et peut-être plus encore… en tant que bâtisseur.

Car au fil des années, en construisant des hôpitaux, notamment sur le continent africain, j’ai appris à regarder autrement les lieux, les contraintes, les climats. Là aussi, il ne s’agit pas de lutter contre l’environnement, mais de s’y accorder. L’architecture de ces régions, souvent discrète et pourtant d’une intelligence remarquable, répond à cette même logique d’adaptation et de justesse. Je retrouve dans ces formes, dans ces choix, dans cette manière d’habiter le réel, quelque chose de la leçon du chameau : une capacité à composer avec l’exigence plutôt qu’à lui résister.

Autant dire qu’en Mauritanie, j’ai été littéralement saisi par une beauté inattendue : celle de son architecture. Ici, les murs ne semblent pas avoir été construits, mais comme extraits du sol lui-même. Terre, pierre, lumière — tout paraît naître d’un même geste, lent et patient.

Les formes sont simples, presque austères, mais jamais pauvres. Elles répondent à une nécessité, à une intelligence du climat, à une manière d’habiter le monde sans l’affronter.

J’y ai vu une leçon silencieuse : dans ces espaces dépouillés, l’ombre devient protection, la lumière se maîtrise, et chaque ouverture est pensée comme un équilibre fragile entre voir et se préserver. Cela m’a profondément marqué. Peut-être parce que, comme je l’ai dit ci-dessus, depuis des années, je construis moi aussi en Afrique — autrement. Des hôpitaux, dédiés notamment à la lutte contre le glaucome. Des lieux conçus non seulement pour soigner, mais pour durer, pour s’inscrire dans leur environnement, pour répondre à une urgence tout en respectant un territoire.

Face à cette architecture mauritanienne, j’ai eu l’intuition que ces démarches se rejoignaient.

Construire n’est jamais seulement bâtir.
C’est comprendre. Écouter. Adapter.

Dans ce pays où la lumière peut aveugler autant qu’elle éclaire, tout prend un sens particulier. Même les murs semblent construits avec la conscience que voir est un privilège fragile.

Mais revenons à Nouadhibou, qui –elle–-, est tout sauf un vestige. C’est une ville nerveuse, agitée par l’Atlantique et par l’activité économique. L’air y est plus frais, l’horizon plus ouvert.

Le port de pêche — la mer la plus poissonneuse du monde

Le port de pêche de Nouadhibou est une fourmilière titanesque. On dit souvent que les eaux mauritaniennes sont parmi les plus poissonneuses de la planète. Ce n’est pas une exagération : les côtes du pays profitent de l’un des plus puissants systèmes d’upwelling du monde. Cette remontée d’eau est un phénomène océanique où des vents persistants poussent les eaux de surface vers le large, ce qui permet à des eaux profondes, froides et riches en nutriments de remonter à la surface. Ces eaux profondes apportent des nutriments essentiels (nitrates, phosphates). Elles stimulent la croissance du phytoplancton, base de toute la chaîne alimentaire marine. Ces zones d’upwelling figurent donc parmi les régions les plus productives du monde, essentielles pour la pêche.

Des milliers de vieux chalutiers et de bateaux industriels se serrent dès lors dans ce port immense. Le poisson y arrive par tonnes : thon, maquereau, sole, céphalopodes. Une part colossale part directement vers l’Europe, l’Asie ou l’Amérique, souvent transformée sur place dans les nombreuses usines du port.

La Mauritanie vit de la mer autant qu’elle vit du désert : c’est un paradoxe fascinant.

Le géant de fer — le train le plus long du monde

À quelques kilomètres du port de pêche commence un autre monde : celui du fer. Car la Mauritanie, au-delà de ses eaux, possède l’une des plus grandes réserves de minerai de fer d’Afrique. À Zouerate, au nord-est du pays, les mines grignotent depuis les années 1960 les flancs des montagnes du Sahara.

Pour relier ces mines à l’océan, un monstre d’acier dévore chaque jour 800 kilomètres de désert : le train du minerai, souvent considéré comme le plus long du monde. Certains convois dépassent les 2,5 kilomètres. Trois fois par jour, ces serpents métalliques arrivent à Nouadhibou pour être déchargés.

Je les ai vus se faire retourner wagon après wagon par une renverseuse colossale. Chaque wagon contient environ 100 tonnes de minerai à 66 % de fer — une richesse brute qui fait battre le cœur économique du pays. Le bruit, la poussière rouge, la cadence infernale… Tout cela forme un ballet industriel presque hypnotique.

Ensuite, le minerai est embarqué sur des cargos gigantesques. L’un d’eux venait tout juste d’être rempli lorsque je suis arrivé. J’ai eu la chance d’y monter — un privilège rendu possible grâce au Président — et de traverser ses flancs.

Rencontres, retrouvailles et chaleur humaine

Comme toujours, entre mes opérations, je retrouve les visages que je connais bien : les ministres, leurs proches, les collaborateurs du Président Bouamatou, et même parfois leurs familles étendues. En Mauritanie, les liens sont directs, simples, généreux. On vous reçoit chez soi, on vous offre du thé sucré à la menthe, on parle doucement, on écoute beaucoup.

Ce sentiment d’être accueilli comme un VIP, mais aussi comme un ami, m’a toujours touché. Le désert ici n’est pas seulement un espace géographique : c’est un état d’esprit, un rapport au temps, une manière d’envisager les relations humaines. Tout y est plus lent, plus dense, plus vrai.

A suivre

Dans l’épisode 3, le professeur au grand cœur vous racontera comment ce record s’est joué sur le terrain : Ramadan, vendredis sacrés, un bloc opératoire surchauffé, et une dernière journée qui a effectivement tout changé…

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