La Terre et les hommes

Des pousses de plantes dans un champ ensoleillé

© Jan Kopriva

Le professeur au grand cœur progresse lentement mais sûrement dans la rédaction de son livre intitulé Never Give Up … N’abandonne Jamais. Grâce à ses nombreuses activités multidimensionnelles, il vit des événements extraordinaires qu’il partage avec nous sans ne jamais se mettre en avant ni se valoriser. Il nous dévoile ses engagements, ses quêtes et parfois ses désillusions, avec une sincérité désarmante. Homme profondément spirituel, il puise en lui-même les leçons que la vie lui a enseignées. Sans cette spiritualité, son livre ne serait qu’un simple recueil de souvenirs. Au contraire, ses réflexions sont captivantes, enrichissantes et surtout émouvantes. La rédaction 

En janvier 2025, alors que je me trouvais encore et toujours en mission humanitaire au Sénégal, mais toutefois en escapade dans un petit village comme il y en a tant dans ce magnifique pays, une fillette m’interpela en me disant : Lane moy se liguéye ? Ce qui signifie « tu fais quoi dans la vie ? ».

Ma réponse lui fit écarquiller ses yeux splendides, car je lui répondis : « Eh bien, tu vois, je suis parfois peintre, architecte, constructeur d’hôpitaux, j’écris un livre, et parfois je suis docteur des yeux aussi. ». Inutile de lui confier que je jouais aussi du piano, car elle n’a jamais vu un piano Pleyel sur lequel j’adore particulièrement improviser. Cela me permet de laisser libre cours à ma créativité et d’exprimer mes émotions à travers la musique Elle n’aurait sans doute pas non plus compris si je lui avais aussi dit que j’aimais… les fermes ! Qu’actuellement, j’étais en train d’en rénover une en Bourgogne et que j’en faisais construire une autre au Sénégal. Toutefois sans détention d’animaux domestiques. Dans son village, il n’y avait que des fermiers élevant chèvres, moutons, bovins et poules. Ces fermes jouent d’ailleurs un rôle crucial dans l’économie rurale et la subsistance des familles. Ces fermes permettent non seulement de diversifier les sources de revenus, mais aussi de renforcer la sécurité alimentaire des communautés rurales. Et soudain, je me suis rendu compte que oui, depuis tout petit, le monde rural a exercé sur moi une étrange fascination à laquelle je me suis entièrement voué.

Mon père était de condition économique bien modeste. Je raconte aussi dans un autre chapitre, combien ma maman chérie m’aida aussi à boucler les fins de mois lorsque j’étais étudiant en médecine. Un jour, je devais avoir sept ou huit ans, mon père réussit à acquérir une vieille ferme entièrement délabrée. Et pendant des années parents et enfants se mirent à la rénover à qui mieux mieux. C’est donc tout petits déjà que ma sœur et moi fûmes ‘embrigadés‘ pour remplir certaines tâches. Le travail des enfants est un sujet délicat. En Europe, le travail des enfants est généralement perçu de manière négative en raison des risques pour leur santé, leur sécurité et leur éducation. D’aucuns utilisent le terme “enfants rois”, principe largement pratiqués dans nos contrées européennes. Ces enfants sont élevés de manière très – ou trop ? – permissive, souvent avec peu de limites et parfois même sans la moindre discipline. Ce phénomène peut entraîner des comportements de domination et de manipulation chez l’enfant, qui peut avoir du mal à accepter l’autorité ou les règles sociales. J’ai quatre enfants, tous adultes maintenant et ils me savent grés que je n’en ai pas fait des enfants rois.

Dans certaines régions d’Afrique et d’Asie, les enfants participent à des activités adaptées à leur âge, ce qui peut leur apporter des compétences pratiques et un sentiment de responsabilité. Il est important de comprendre ces différences culturelles et de trouver un équilibre entre la protection des droits des enfants et la reconnaissance des bénéfices potentiels de certaines formes de travail léger.

Moi en tout cas, le travail exécuté à tout âge ne m’a jamais gêné, bien au contraire. J’ai acquis des expériences très précieuses. Mon père me donnait 50 centimes de l’heure, ce qui à mon époque était très peu. Au fil des années, j’acquis de plus en plus d’expériences qui furent un jour connues du menuisier du coin – je ne me souviens plus comment –. Et j’eus la surprise qu’à un début d’après-midi, il me demanda si je ne voulais pas exécuter des menus travaux dans son atelier.  Lui, m’offrit 5 francs de l’heure, soit dix fois plus ! C’est alors que je passai de nombreuses heures heureuses chez ce menuisier où j’appris à faire beaucoup de choses en menuiserie, mais pas seulement. Et comble de bonheur, je fus fier aussi de pouvoir m’offrir un vélomoteur pour mes 14 ans. En Suisse romande, on appelait ce genre de cycle un ‘boguet ». Il y avait longtemps que le service de l’aide aux paysans existait et il existe encore maintenant sous la dénomination de service rural. Aussi mon père m’y inscrivit pendant toute la durée de mes vacances scolaires et ce depuis mes douze ans.

Me voici vers mes douze ans.

J’ai les cheveux courts.

J’eus la joie d’aller aider des agriculteurs au Mont Tendre. Cette montagne est un majestueux sommet du Jura suisse. Il s’élève à 1’679 mètres d’altitude. Nichée dans le canton de Vaud, sur les terres de la commune de Montricher, elle dévoile un panorama époustouflant à 360 degrés. Par temps clair, on peut y contempler les Alpes, le lac Léman, le lac de Neuchâtel, et même le massif imposant du Mont Blanc !

Monsieur et Madame Oppliger étaient des paysans charmants. Ils avaient un garçon de 18 ans avec qui je m’entendais à merveille. Bien sûr, c’était le contraire d’une sinécure. Réveillé à 5 h et au lit à pas d’heures ce fut pourtant pour moi des semaines enrichis-santes. Après la traite des vaches le paysan montait dans sa VW Coccinelle. Et là, – au volant –, comme il avait une vue extrêmement faible, son fils ou moi nous nous écriions : un peu plus à gauche… attention ! plus à droite. Est-ce de là que me vint l’idée d’être médecin ? De vouloir non seulement diminuer le malheur de mes prochains, mais encore augmenter leur joie de vivre ? Je ne saurais vous le dire, car j’avais plusieurs idées de ce que je voulais devenir. Je garde un souvenir lumineux de Madame Oppliger et de sa formidable bienveillance. Tandis qu’elle m’initiait aux secrets de la peinture artistique, Madame Oppliger me racontait les légendes locales. Bien que moins célèbre pour ses légendes que d’autres montagnes, le Mont Tendre, me dit-elle, est enveloppé de mystères et de récits enchanteurs. Elle me disait qu’on racontait que le sommet était habité par des esprits bienveillants, gardiens des randonneurs et des créatures sauvages. Ces esprits veillaient jalousement sur la nature, s’assurant que chaque visiteur respecte à coup sûr cet écrin de verdure.

Une autre légende populaire murmurait l’existence d’un trésor caché sur les pentes du Mont Tendre. Dans les fermes des alentours de celle des Oppliger, on racontait d’une génération à l’autre que ce trésor avait été si bien dissimulé par des contrebandiers d’antan, qu’il attendait encore à être découvert. Vous pensez bien que cette légende ne nourrissait pas seulement les rêves des aventuriers et des passionnés de randonnée, mais aussi l’imagination du garçon de douze ans que j’étais alors.

C’est aussi pour cela que je dis qu’il y a d’innombrables petits points qui se sont rassemblés tout au long de ma vie et qui ont permis que des événements uniques en leur genre se produisent. C’est sans nul doute grâce à son enseignement pendant les années de service rural que je passais chez ces charmants agriculteurs que je fis de grands progrès. C’est avec la vente de mes peintures que je devais financer des années plus tard mes études de médecine et mon tout premier projet humanitaire de médecine en Inde. 

En aidant les agriculteurs locaux, les participants contribuent au maintien et au développement des communautés rurales, ce qui peut renforcer le tissu social et économique de ces régions. Le service rural m’a inculqué très jeunes des valeurs, telles que le travail d’équipe, la responsabilité, et le respect de l’environnement.

Bien que je sache l’allemand ce n’est qu’en 1999 que j’ai découvert l’œuvre de Jeremias Gotthelf chez Payot, à Lausanne.

Cette traduction a permis au lecteur francophone que j’étais de découvrir l’histoire inspirante d’Uli et son parcours de transformation personnelle. Défenseur des valeurs essentielles, incarnées par les paysans bernois qu’il décrit – ces valeurs résonnent en moi, semblables à celles que j’ai vécues enfant chez ma paysanne de grand-mère maternelle. Gotthelf veille jalousement à ce que les idées nouvelles ne viennent pas pervertir un mode de vie empreint de mesure, de travail, d’esprit de partage et d’équité. Ce roman met en lumière les valeurs de l’effort, de la moralité et de la foi. Il raconte l’histoire d’Uli, un valet de ferme qui, grâce à son travail acharné et à sa détermination, parvient à transformer sa vie et à devenir un homme respecté. Jeremias Gotthelf ne cesse de fustiger l’esprit de lucre, la tyrannie des possédants, l’avarice et l’amour-propre. Aujourd’hui, ces valeurs d’antan seraient oubliées si Gotthelf ne s’était pas révélé être un très grand écrivain du XIXe siècle. Polémiste à l’occasion, il apparaît aujourd’hui comme le chantre le plus inspiré d’un monde disparu : la campagne bernoise, la Suisse profonde, agreste et romantique, réaliste aussi, mais avec le souci premier de défendre une tradition d’autonomie absolue, de liberté et d’authenticité. A la lecture de ce grand roman, on ne peut s’empêcher d’éprouver une nostalgie poignante.

Ce roman a été porté au grand écran en 1954, quelques petites années avant ma naissance par Franz Schnyder. Ce long métrage en noir et blanc est d’ailleurs considéré comme l’un des classiques du cinéma suisse. Il mettait en vedette Hannes Schmidhauser dans le rôle d’Uli. Vreneli était incarnée par la merveilleuse Liselotte Pulver qui a maintenant un très grand âge.

Si je vous raconte de tels souvenirs, c’est aussi pour que l’on n’oublie pas un autre film que j’ai adoré alors que j’avais déjà accompli quelques années de médecine.

Les Petites Fugues, également un joyau du cinéma suisse, réalisé par Yves Yersin en 1979 – j’avais alors 21 ans ! –nous plongeait dans la vie de Pipe, un vieux valet de ferme, fidèle aux Duperrey, dans un petit village du canton de Vaud. À l’aube de sa retraite, Pipe s’offre un vélomoteur, symbole de sa nouvelle liberté, et part à la découverte de sa région.

Ce film fut une véritable chronique paysanne, capturant avec justesse et sensibilité les transformations et les défis de la vie rurale à travers les yeux de Pipe. Son rythme lent et contemplatif reflétait parfaitement le quotidien de la campagne. Les Petites Fugues fut salué pour son authenticité et sa profondeur. Bref, un classique incontournable du cinéma suisse. 

Revenons à mon adolescence.

Là, j’ai quatorze ans. Je porte des cheveux longs. Le look capillaire des Beatles encore au sommet de leur popularité et leur style de cheveux distinctif est devenu emblématique pour moi aussi. Il est vrai qu’à mon époque, les cheveux longs parmi les jeunes à travers le monde était très tendance.

Faisons maintenant un saut quantique.

1990, j’ai trente-deux ans. Nous sommes en Bourgogne où nous avons une ferme.

Nous avions appelé cette ferme ‘la Racineuse’. Et nos enfants s’en donnent à coeur joie dans la nature. Il était hors de question pour moi de faire de l’élevage ou de posséder des vaches. J’avais fait mienne, le bon mot de Samuel Butler (1835-1902) « Il est moins coûteux d’acheter son lait que de posséder une vache ». J’étais médecin et je comptais bien mener ma carrière de médecin. 

Tout au long de mon amour pour le monde rural j’ai évidemment fait la connaissance de quelques personnalités exceptionnelles. L’une par voie de lecture.

Masanobu Fukuoka (1913-2008) fut un agriculteur et microbiologiste japonais, célèbre pour son approche révolutionnaire de l’agriculture naturelle. Né le 2 février 1913 à Lyo, au Japon, il étudia la microbiologie et la phytopathologie. En 1937, après une expérience spirituelle marquante, il remit en question les méthodes agricoles modernes et retourna à la ferme familiale sur l’île de Shikoku.

Fukuoka développa une méthode qu’il appela “agriculture naturelle” ou “agriculture du non-agir”, qui minimise l’intervention humaine et favorise les processus naturels. Ses principes incluent :

Son ouvrage le plus célèbre, La Révolution d’un seul brin de paille, publié en 1975, décrit ses méthodes et sa philosophie. À partir des années 1980, ses idées ont gagné en popularité à l’international, et il a donné de nombreuses conférences et ateliers. Fukuoka a inspiré de nombreux agriculteurs et permaculteurs à travers le monde avec sa vision d’une agriculture en harmonie avec la nature.

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